L'ennui? Plus jamais ça. | Maria Teneva via Unsplash
L'ennui? Plus jamais ça. | Maria Teneva via Unsplash

Pourquoi tant d’ados ont installé Yubo?

Remédier à la solitude des jeunes, c’est l’objectif que se sont fixé les fondateurs de l’appli Yubo, surnommée le «Tinder des ados». Un pari ambitieux, et non sans dangers.

Pablo, 19 ans, fait partie des anciens de Yubo. Il a découvert l’application il y a trois ans, à l’époque où elle s’appelait encore Yellow et venait tout juste de débarquer en France. Depuis, il y passe entre une et trois heures par jour, presque quotidiennement. Pablo a donc, au cours de sa courte existence, consacré près de 2.200 heures à Yubo.

2.200 heures à «discuter de tout et de rien, passer le temps» grâce aux «lives», la grande spécificité de Yubo. Cette fonction permet aux membres de lancer des conversations filmées et en direct à plusieurs. Les jeunes papotent et rigolent comme s’ils étaient au café sauf qu’elles et ils sont seuls dans leur chambre derrière leur téléphone.

Les enfants de la génération Z –ceux nés après 2000– sont ceux qui souffrent le plus de solitude, malgré leur hyperconnexion.
Sacha Lazimi, l'un des fondateurs de Yubo

Une fonctionnalité qui plaît beaucoup à ce Clermontois. «On peut échanger avec des personnes qu’on ne rencontrerait jamais dans la vraie vie, qui n’habitent pas dans la même ville. On peut parler de plein de choses.» Il se souvient, encore en rigolant, d’un live particulièrement festif. «J’étais avec des amis rencontrés sur Yubo il y a plus de deux ans, il y en a un qui a mis de la musique et on s’est mis à danser, on a inventé des chorés, on avait des fous rires, c’était trop bien. J’ai encore des photos de ce live.» Il en a aussi connu des moins palpitants. «Une fois, je me suis carrément endormi pendant un live. Un de mes amis a dû prévenir la Yuboteam pour qu’ils me déconnectent.»

Yubo, un remède contre la solitude?

Avec les lives, les fondateurs de Yubo –Sacha Lazimi, Jérémie Aouate et Arthur Patora– désiraient recréer les conditions d’une conversation menée comme dans la vie réelle, et favoriser des interactions «malheureusement de plus en plus superficielles» entre les jeunes.

Bien plus enthousiaste que celle qu'en font beaucoup de parents très inquiets, une présentation (en anglais) de Yubo sur YouTube

«On est parti du constat que les enfants de la génération Z –ceux nés après 2000– sont ceux qui souffrent le plus de solitude, malgré leur hyperconnexion et leur nombre grandissant de followers», explique Sacha Lazimi. Alors que la plupart des réseaux sociaux sont tournés autour des contenus photos, vidéos et de la performance avec les likes, Yubo souhaite donc renouer avec les «vrais» échanges. «Les ados d’aujourd’hui ont grandi avec les réseaux, ils n’ont jamais pris l’habitude d’aller boire un café pour voir leurs potes ou d’aller faire des foots. En fin de compte, les lives c’est la même chose que d’aller boire un verre. On discute à plusieurs de tout et de rien.»

Les enfants ont besoin de réalité pour se sentir écoutés et reconnus, surtout à l’adolescence où ils deviennent très tactiles.
Florence Millot, psychologue pour enfants

La même chose ou presque. Il manque tout de même l’essentiel, si l’on en croit les explications de Florence Millot, psychologue pour enfants. «Ce n’est pas mauvais en soit que les adolescents puissent échanger virtuellement, surtout sous cette forme-là, mais cela n’enlève pas le manque que pourrait combler la présence d’une personne réelle. Les enfants ont besoin de réalité pour se sentir écoutés et reconnus, surtout à l’adolescence où ils deviennent très tactiles. Le tchat est un plaisir immédiat à court terme, mais les jeunes ont aussi besoin d’amitiés plus engagées pour grandir», analyse t-elle.

«C’est un peu comme les séries pour les adultes, sur le moment c’est très plaisant, on reste tranquille chez soi, coupé du monde et puis on se rend compte qu’on n’est pas sorti du week-end, ou depuis quelques semaines, et on déprime peu à peu. On préfère alors retourner au virtuel pour éviter cette sensation.»

Ascenseur émotionnel et confusion réel/virtuel

Un plaisir éphémère et instable. «Ce qui est vicieux dans ce type de relation, c’est l’effet ascenseur émotionnel. On peut tout dire, tout montrer, parler à des inconnus, c’est drôle et excitant mais au moment de concrétiser la relation, on repart de zéro car la personne avec qui on échange depuis des mois ne veut pas nous rencontrer ou alors on se fait zapper du jour au lendemain. C’est très violent, surtout quand cela se répète des dizaines de fois», poursuit la psychologue, pour qui l’un des plus gros dangers de ce type d’application est d’oublier la vraie personne derrière l’écran.

Pendant les lives, on discute, on fait des jeux, pour moi c’est un peu comme une télé-réalité virtuelle.
Quentin, 18 ans, utilisateur de Yubo

Pour Quentin aussi, la frontière entre le réel et le virtuel est floue. Âgé de 18 ans, cet adolescent est le roi de Yubo. «J’y suis depuis deux ans, je connais pratiquement tout le monde», lâche-t-il avec un sourire. Précisons que l’application compte 20 millions de personnes inscrites dont 5% en France. À quelle fréquence y va-t-il? Réponse du tac au tac: «Dès que je m’ennuie».

«Pendant les lives on discute, on fait des jeux, pour moi c’est un peu comme une télé-réalité virtuelle.» Et d’ailleurs, le jeune homme avait suggéré un nouveau concept à la Yuboteam: recréer un mini «Secret Story». Comme dans l’émission de télé-réalité, les huit candidates et candidats auraient tous un secret, se réuniraient chaque soir pour un live où ils tenteraient de deviner le secret des autres. Les éliminations auraient lieu chaque vendredi jusqu’à ce qu’il y ait un gagnant ou une gagnante, qui recevrait un cadeau de la Yuboteam.

En attendant cette petite pépite, un autre jeu prospère sur l’application: «On fait des couples». «On lance un live avec ce titre, et après on prend une meuf et un mec au hasard et ils sont obligés de s’ajouter et de discuter. Mais c’est pas méchant, on fait ça pour rigoler et personne n’est obligé d’y participer», raconte Quentin.

Failles narcissiques

Un jeu en apparence anodin, mais qui illustre à lui tout seul la manière dont les réseaux sociaux conditionnent la sexualité des jeunes. «Il faut plaire à tout prix, donc on se retrouve avec des jeunes filles hyper sexualisées très tôt. Parfois, on ne fait pas la différence entre une ado de 14 ans et une jeune femme de 20 ans», dénonce Florence Millot.

Un processus qui influe jusqu’à la construction identitaire des jeunes. «Tout le monde doit être beau, cool, sexy mais pas trop. La e-réputation est très compliquée à gérer pour les adolescents. C’est toujours la question de la performance qui revient: on a peur d’être oublié et de ne pas être assez bien, alors on s’invente une vie et une image sur les réseaux», précise la psychologue.

C’est justement cette quête de performance qui fragilise leur estime de soi et les rend très vulnérables. À celles et ceux qui les accusent de constituer une génération d'hyper-narcissiques, la psychologue leur oppose des ados qui manquent gravement de confiance en eux, à une époque où tout le monde devient interchangeable en un swap et intéressant avec un like. En attendant l’application qui réussira à s'attaquer à ces failles, vous pouvez vous déconnecter de Yubo et reprendre une activité normale.

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