Partout dans le monde, ici aux Pays-Bas, des populations inquiètes manifestent contre l'avènement de la 5G. | Remko de Waal / ANP / AFP
Partout dans le monde, ici aux Pays-Bas, des populations inquiètes manifestent contre l'avènement de la 5G. | Remko de Waal / ANP / AFP

Tentons de comprendre les gens qui ont peur de la 5G

La technologie engendre de nombreuses théories pseudo-médicales et complotistes.

Accusées depuis longtemps déjà de provoquer des cancers ou de l'hypersensibilité, avec des symptômes diffus et handicapants, la 4G et sa successeuse la 5G alimentent de nombreuses rumeurs dont les réseaux sociaux se font une chambre d'écho.

Aujourd'hui, en pleine crise sanitaire, la 5G, cinquième génération des standards pour la téléphonie mobile cristallise les craintes: ici, elle tuerait des pigeons, là, elle induirait des tumeurs cérébrales ou des lésions de l'ADN mais, surtout, elle serait responsable de la pandémie de Covid-19. À ce titre, on a vu fleurir des cartes de corrélation entre propagation du virus et déploiement de la 5G.

Rien ne semble à ce jour justifier de telles rumeurs à maintes reprises démontées par les confrères et consœurs spécialistes en vérification de l'information.

En lieu et place de l'habituel debunk, essayons la compréhension, voire l'empathie afin de comprendre comment peuvent se développer des croyances autour d'une technologie qui n'est pas si nouvelle que ça.

Rappelons à ce propos que l'Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep) a autorisé, à titre expérimental, le déploiement en France de la technologie 5G, qui exploite des fréquences comprises entre 3,4 GHz et autour de 26 GHz. Ces ondes, déjà mises à profit dans les liaisons satellitaires par exemple, ne diffèrent pas fondamentalement des ondes de télécommunication déjà existantes.

Une communication inadéquate

«Comme toutes les précédentes générations de téléphonie mobile, on a présenté la 5G comme quelque chose de très disruptif. Les communications commerciales en font trop et sont tout autant dans la pensée magique que la pensée complotiste, déplore Gilles Brégant, directeur de l'ANFR (Agence nationale des fréquences). Pourtant, pour nous, la 5G n'est pas une révolution, c'est une évolution, elle ressemble beaucoup à la 4G.»

Pour ce spécialiste de la radiofréquence, la communication entreprise par les industriels de la téléphonie est un facteur de craintes, voire un sillon dans lequel peuvent s'engouffrer les théories les plus baroques.

Ce phénomène est renforcé par le fait que non seulement la «plupart des gens n'ont pas la grammaire nécessaire pour comprendre les dernières innovations technologiques en matière de téléphonie mobile», mais également parce qu'aujourd'hui, mis à part un débit plus rapide, il est difficile pour le grand public de comprendre ce que la 5G peut apporter.

Enfin, Gilles Brégant reconnaît que si la 5G –du moins en France– exploitera des fréquences connues, les études manquent encore sur les ondes millimétriques utilisées aux États-Unis, d'où proviennent un certain nombre de théories du complot.

Sources philosophico-ésotériques

À l'origine de la théorie créant un lien de causalité entre 5G et Covid-19, un homme, le Dr. Thomas Cowan, ex-vice-président de la Physicians Association for Anthroposophic Medicine. Rappelons que l'anthroposophie est un mouvement ésotérique d'inpiration chrétienne, initié au début du XXe siècle par l'occultiste autrichien Rudolf Steiner.

Dans une vidéo mise en ligne sur YouTube et Facebook en mars (et dont la version originale a depuis été retirée), il prétend que non seulement les virus n'existent pas, mais aussi que chaque pandémie des 150 dernières années est apparue avec un nouveau progrès dans l'électrification de la planète.

Dans l'anthroposophie, il y a trois forces du mal: Lucifer, lié à l'électricité, Ahriman, lié au magnétisme et Soradt, lié à la radioactivité.
Grégoire Perra, ex-anthroposophe et ex-professeur en école Steiner-Waldorf

La grippe dite espagnole aurait émergé avec l'expansion des ondes radio; celle de la fin de la Seconde Guerre mondiale avec l'introduction des radars; le Covid-19 avec la 5G. Cowan associe à ce titre le fait que des tests 5G aient été effectués à Wuhan, premier foyer de la pandémie –oubliant au passage que la 5G avait été auparavant étendue à la Corée du Sud et testée dans soixante-dix-neuf autres villes de Chine.

Pour Grégoire Perra, ex-anthroposophe et ex-professeur en école Steiner-Waldorf, tout cela est extrêmement cohérent avec la philosophie anthroposophe. «D'une manière générale, l'anthroposophie est contre la technologie. Steiner voulait que la technologie disparaisse pour être soit remplacée par une technologie “éthérique”, avec des moteurs qui marchent à la moralité, soit totalement abolie», explique-t-il.

«Dans l'anthroposophie, il y a trois forces du mal: Lucifer, lié à l'électricité, Ahriman, lié au magnétisme et Soradt, lié à la radioactivité, expose Grégoire Perra. En somme, tout ce qui est rayonnement est désapprouvé par les anthroposophes. Pour eux, chaque fois que l'on dort, le moi et le corps astral s'échappent du corps physique et du corps éthérique et vont se dissoudre, s'évaporer dans le cosmos. Ils s'élargissent au-dessus de la terre pour aller rejoindre les différentes sphères astrales comme on le fera complètement lors de notre mort. [...] Mais si l'on rencontre des satellites durant cette phase d'élargissement, cela fait des trous dans notre corps astral. Pour certains anthroposophes, les satellites empêchent de dormir: si l'on a un mauvais sommeil, c'est à cause des satellites.»

Il suffit ensuite d'une crise sanitaire sans précédent, particulièrement anxiogène et qui nous force à accepter l'imprévisible, le tout associé à une communication gouvernementale incertaine sinon régulièrement empêtrée dans les contradictions, pour que ce type de théories s'étende à une plus large population que celle de son public initial.

L'ingrédient principal de ces “théories”, ce n'est pas l'objet. C'est la colère politique, adossée à un manque de connaissances fréquent.
Richard Monvoisin, didacticien des sciences à l'Université Grenoble-Alpes

«En situation de crise, personnelle ou collective, on cherche un sens, une explication, simple et unilatérale si possible», avance Richard Monvoisin, didacticien des sciences à l'Université Grenoble-Alpes, spécialiste de l'étude des théories controversées.

Les stigmates de la colère

Pour Richard Monvoisin, le fleurissement de théories, ou plus précisément de thèses complotistes, est une combinaison de colère et de méconnaissance. «L'ingrédient principal de ces “théories” (qui n'en sont pas, il faut le dire, puisqu'elles sont auto-immunes à la critique), ce n'est pas l'objet. C'est la colère politique, adossée à un manque de connaissances fréquent. Colère politique car défiance envers les institutions, les journalistes, le pouvoir –et à raison à mon avis. Méfiance envers les offices gouvernementaux de santé du fait des trop nombreux conflits d'intérêts, etc.»

«Plus la connaissance du sujet est nébuleuse, poursuit-il, plus on raisonne comme suit: on trouve un coupable idéal (ici la 5G) puis on collecte des morceaux de faits qui vont faire vaguement tenir debout le complot.»

S'il y a de la peur dans tout cela, une peur somme toute légitime face à ces ondes que l'on ne voit pas, que l'on ne comprend pas et que l'on a pourtant dans notre poche par le biais de notre smartphone, ces thèses révèlent la colère de la population face à la confiscation de son droit à la parole.

«Tant que des décisions importantes, depuis la fermeture des postes jusqu'aux compteurs Linky en passant par la 5G, sont confisquées au “peuple”, il est prévisible, normal, et même juste que les gens s'y opposent (même s'ils s'y opposent avec des arguments “foireux”)», note le chercheur.

À cela s'ajoutent de grosses lacunes en épistémologie. Dès lors, afin de prémunir nos sociétés de telles informations erronées, Richard Monvoisin préconise «la création de cours d'esprit critique dès le CM2 ainsi que la création d'institutions de référence, avec des membres élus, pour diffuser une information fiable. Autant dire que ce n'est pas demain la veille.»

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