«Internet peut être un refuge, mais pour cela il faut savoir protéger son espace virtuel intime et son espace de travail.» | Dakota Corbin via Unsplash
«Internet peut être un refuge, mais pour cela il faut savoir protéger son espace virtuel intime et son espace de travail.» | Dakota Corbin via Unsplash

Echap, des outils pour aider les femmes à s'émanciper des cyberviolences

Du stalking au vol d'identifiants: quatre hackeuses proposent des solutions pour s'en protéger.

Créée en février dernier, la jeune association Echap (du nom de cette touche de clavier qui sert à s'extraire d'une page) fait rimer féminisme et hacktivisme en revendiquant l'autonomisation des femmes et des associations dans le combat pour la cybersécurité. Ses membres leur proposent des outils clés en main.

Nous avons posé quelques questions à ces quatre hackeuses qui, logiquement, ne désirent pas dévoiler leur identité.

korii: Comment votre association est-elle née?

Asso Echap: Nous sommes parties du constat que la parole des femmes se libère depuis quelques années, mais que malgré cette visibilité récente, le terrain associatif demeure en manque de moyens.

Nous évoluions déjà toutes les quatre dans les milieux de la tech et du féminisme, alors on s'est dit: «Il y a un truc à faire!» On parle beaucoup de technologie, de surveillance et de données personnelles, mais assez peu souvent par le prisme des personnes minorisées.

Les initiatives les concernant sont rares. Et les milieux geek et hack restent encore aujourd'hui des sortes de boy's club, où l'on trouve principalement des hommes blancs cis et hétéros.

Dans les violences faites aux femmes, qu'elle soient conjugales ou d'une autre nature, il est primordial de ne pas oublier la cyberviolence, la violence numérique.
Asso echap

Un pied dans le milieu libre, l'autre dans le féminisme… Comment vous définissez-vous?

Comme un collectif de hackers féministes. Des hacktivistes. Deux personnes sont dans le milieu de la cybersécurité, une autre est data scientist, la quatrième évolue dans les arts visuels.

Nous souhaitons fournir des outils, à notre niveau, aux associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Dans les violences faites aux femmes, qu'elle soient conjugales ou d'une autre nature, il est primordial de ne pas oublier la cyberviolence, la violence numérique.

Les questions de vie privée sur le web sont en fait très récentes. Nous vous conseillons d'aller voir par exemple le travail du centre Hubertine Auclert, du site stop-cybersexisme.com ou bien des féministes contre le cyberharcèlement.

Comment cette violence numérique peut-elle se manifester?

Là encore, on parle souvent de cyberharcèlement, ou des stalkerwares, ces logiciels espions qu'on peut mettre dans le téléphone d'une personne pour la surveiller. Certes, ça existe, mais il faut déjà s'y connaître un peu pour installer ça, et avoir accès au téléphone de la personne.

Conserver ou voler les identifiants de quelqu'un permet par exemple de subtiliser ses aides sociales, d'avoir accès à son compte en banque, à sa boîte mail… Et donc parfois d'organiser un véritable contrôle financier.
Asso Echap

Or il existe des choses bien plus répandues car plus simples, plus faciles d'accès… La création de faux compte pour stalker (surveiller) quelqu'un, la diffusion d'informations privées, la récupération de mots de passe…

Il ne faut pas négliger les violences «administratives». Conserver ou voler les identifiants de quelqu'un permet par exemple de subtiliser ses aides sociales, d'avoir accès à son compte en banque, à sa boîte mail… Et donc parfois d'organiser un véritable contrôle financier.

Quels outils proposez-vous? Sont-ils faciles d'accès pour une personne peu à l'aise avec la technologie?

Echap est dans un souci permanent de vulgarisation et d'accessibilité au plus grand nombre. L'idée que la technologie appartient aux hommes et que les femmes n'y comprennent rien est encore bien ancrée. Il faut leur dire que c'est faux. Qu'on est toutes capables de maîtriser un outil technologique dont on se sert tous les jours.

Il s'agit donc pour nous de rendre lisible et compréhensible ce qui peut paraître complexe ou hors de portée. On propose des guides clés en main composés de tutos, de captures d'écran, régulièrement mis à jour pour suivre la vitesse d'évolution des nouvelles technologies. Comme ce guide pour vérifier la présence d'un logiciel espion, ou celui qui permet de sécuriser les accès à son compte Google… Tous nos supports sont consultables et téléchargeables.

Quels sont les prochains?

Le guide qui concerne les téléphones Android va être élargi aux iPhones. Nous voulons aussi construire un guide autour des paramètres de confidentialités des médias sociaux (Facebook, Instagram, WhatsApp, etc.).

Echap existe pour aider les petites ou grandes associations d'aide aux femmes victimes de violence qui ont des questionnements en lien avec la technologie.
Asso Echap

Nous avons réalisé que les potentialités de confidentialité sont assez méconnues. Et si le retour des assos confirme le besoin concernant les violences administratives, nous construirons un guide autour de la sécurisation des mots de passe et accès de sites comme la CAF, les impôts, les banques, etc.

Une femme seule, hors asso, peut-elle vous contacter pour une question?

C'est déjà arrivé, et nous y répondons au cas par cas. Nous n'avons pas les compétences pour accueillir la parole des victimes et les accompagner. Nous ne sommes pas une ligne d'écoute, nous redirigeons alors vers les personnes dont c'est le métier.

Echap existe pour aider les petites ou grandes associations d'aide aux femmes victimes de violence qui ont des questionnements en lien avec la technologie. Nous pouvons les former à ces outils, par le biais d'animation, d'ateliers, pour qu'à leur tour elles puissent accompagner des femmes victimes de ces violences.

Notre soutien s'inscrit dans un souci d'autonomisation. Donner du pouvoir à celles qui se pensent nulles et des outils à celles qui n'en ont pas. Il faut désacraliser la technologie, connaître son téléphone, savoir configurer ses paramètres…
Asso Echap

Jamais nous ne pourrons nous passer des professionnelles et des bénévoles de ces associations. D'ailleurs, nous aimerions mettre en place des études de cas. Échanger avec le milieu associatif sur les situations les plus courantes et les plus pressées pour pouvoir mettre en place de notre côté les réponses adéquates le plus vite possible sur le site d'Echap.

Ces échanges autour de la réalité du terrain permettront d'adapter au mieux nos guides aux besoins et au vécu des femmes victimes de violence technologique.

Vous vous posez donc dans une logique d'empowerment?

Oui, notre soutien technique aux femmes et aux associations s'inscrit dans un souci d'autonomisation. Donner du pouvoir technologique à celles qui se pensent nulles et des outils à celles qui n'en ont pas. Il faut désacraliser la technologie, connaître son téléphone, savoir configurer ses paramètres…

C'est pourquoi nous souhaitons former les personnes qui sont en contact quotidien avec les victimes. Pour que, à terme, les victimes elles-mêmes soient formées et puissent se servir de tous ces outils de manière protégée.

On ne peut donc pas penser le combat féministe sans celui de la cybersécurité…

La France a un gros retard sur ce sujet. À l'Internet Freedom Festival, nous avons constaté que d'autres pays avaient déjà réfléchi à la question, comme le Mexique, par exemple, avec le collectif féministe Luchadoras.

Chez nous, les assos n'ont même pas assez d'argent pour leurs missions initiales! Or on ne peut pas s'affranchir seule. La question de l'émancipation n'est pas personnelle, il faut rassembler nos problèmes communs, se battre pour toutes et tout le monde. À quoi bon se libérer de certains outils si c'est pour se faire happer et violenter par d'autres?

On pense qu'il faut combattre la surveillance de masse, mais aussi s'attaquer à l'utilisation abusive de la technologie contre les minorités. Le numérique ne doit pas devenir un énième outil de domination.
Asso Echap

Ces questions ont émergé dans les milieux geeks et libristes, dont nous faisons partie. On n'est pas une start-up, on n'est pas là pour le profit mais pour mettre le savoir à la portée de toutes, pas d'une élite. En n'oubliant pas les personnes minorisées, comme les travailleuses du sexe ou les réfugiées, qui doivent se protéger sans cesse au quotidien, y compris sur le web.

Oui, internet peut être un refuge, mais pour cela il faut savoir protéger son espace virtuel intime et son espace de travail. Il n'y a pas que la question des caméras de surveillance ou des données piquées par les GAFAM. La surveillance de masse est un problème social que l'on envisage et questionne plus facilement quand on est doté de privilèges et de ressources.

Quand on n'a pas soi-même expérimenté une situation de cyberviolence, on ne se rend pas forcément compte de ce que connaissent les victimes et de ce qui est important pour elles. On pense qu'il faut combattre la surveillance de masse, mais aussi s'attaquer à l'utilisation abusive de la technologie contre les minorités. Le numérique ne doit pas devenir un énième outil de domination.

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