Le totalitarisme technologique s'achète sur catalogue, comme ici lors de la 14e China International Exhibition on Public Safety and Security, à Pékin, en octobre 2018. | Nicolas Asfouri / AFP
Le totalitarisme technologique s'achète sur catalogue, comme ici lors de la 14e China International Exhibition on Public Safety and Security, à Pékin, en octobre 2018. | Nicolas Asfouri / AFP

Comment la Chine exporte son «État-surveillance»

Le pays vend à qui souhaite contrôler étroitement sa population son «Surveillance State», la dystopie totalitaire et 2.0 qu'elle expérimente et installe chez elle.

Racontée par le journaliste du New York Times Jonah M. Kessel, l'histoire vaut presque autant que les questions, aussi vastes que notre monde et son avenir, qu'elle soulève. Avec deux de ses collègues, Paul Mozur et Melissa Chan, Kessel enquêtait sur le système de surveillance mis en place en Équateur par le peu libéral Rafael Correa, leader du pays jusqu'en 2017.

Un bête bouton dévoile un lourd secret

Nommé ECU-911 et constitué de milliers de caméras, il est à en croire les autorités du pays responsable d'une chute de la criminalité. Mais des activistes, juristes et journalistes locaux expliquent que l'emprise du système, conçu en Chine, est beaucoup plus importante et qu'il sert à espionner en permanence le peuple équatorien.

Kessel, Mozur et Chan obtiennent une rare interview du colonel Jorge Costa, patron de la sécurité intérieure du pays. La rencontre se déroule dans un bunker, dans les Andes. La pièce est sombre, trop sombre pour une interview. Kessel se met à tripoter les boutons à sa portée. «L'un de ces interrupteurs n'était pas ce à quoi il ressemblait», décrit-il. En le tournant, il n'a pas augmenté l'intensité lumineuse mais a mis au jour une glace sans tain, derrière laquelle se planquait un système à même de mettre tout un peuple au pas.

Et c'est ainsi que, par accident et sans doute très ahuri, Jonah M. Kessel a découvert un pot aux roses plutôt noir, l'équivalent andin du système de flicage high-tech que la Chine expérimente chez elle, et qu'il détaille dans la vidéo ci-dessous.

Cette découverte fortuite, qui semble sortir d'une aventure de Tintin et d'une bévue comique de l'un des Dupondt, est le point de départ d'une longue enquête titrée «Made in China, Exported to the World: The Surveillance State» («Fabriqué en Chine, exporté dans le monde: l'État-surveillance»).

Les trois auteurs expliquent que le système qu'ils ont découvert est une version allégée de ce dont la Chine se dote dans certaines de ses villes ou métropoles, qui fut au début des années 2010 financé par le pétrole du pays.

La surveillance des flux, issus de 4.300 vidéos au total, est effectuée par 3.000 personnes, réparties dans 16 centre différents –pour mémoire, l'Équateur est un petit pays de 283.520 kilomètres carrés et compte moins de 17 millions d'habitant·es. Rappelons également que, de manière paradoxale, l'ambassade londonienne du pays a hébergé pendant sept ans Julian Assange, créateur de Wikileaks et chevalier blanc de la transparence étatique.

La boîte à outils du totalitarisme

Lesdits flux vidéo servent aux forces de l'ordre locales pour régler leurs affaires quotidiennes. Mais il semble que le Senain, l'agence de renseignement intérieur, ait aussi accès à une version miroir de ces documents –une arme qui a pu, par le passé et sous la férule de Correa, lui servir à intimider journalistes ou opposant·es politiques. L'ECU-911 permet l'écoute des téléphones portables et pourrait, toujours selon le NYT, être doté d'un système de reconnaissance faciale.

L'Équateur n'est pas le seul pays à voir dans ce système dystopique, en l'occurrence conçu par les deux firmes chinoises C.E.I.E.C. et Huawei, l'avenir de l'ordre public et de la félicité sociale. Dix-huit pays au total se seraient dotés d'outils similaires, notamment le Zimbabwe, le Pakistan, le Kenya, les Émirats arabes unis et... l'Allemagne.

Huawei admet fournir des solutions techniques à diverses autorités désirant créer des «smart cities» ou «safe cities», mais explique que l'utilisation de la technologie n'est ensuite plus de son ressort. C'est le nœud du problème: totalitarisme et autoritarisme sont des systèmes politiques mais ces outils de surveillance, auxquels l'Occident en général et la France notamment ne sont d'ailleurs pas tout à fait étrangers, constituent pour eux la plus efficace des armes.

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