Au-delà de la blague, les utilisations de ces masques imprimés pourraient bénéficier de bien plus qu'une simple protection virale. | Photo via Twitter
Au-delà de la blague, les utilisations de ces masques imprimés pourraient bénéficier de bien plus qu'une simple protection virale. | Photo via Twitter

Les 1001 applications d'un masque imprimé à votre effigie

Grâce à l'invention de Danielle Baskin, vous pourrez faire bien plus que déverrouiller votre smartphone grâce à la reconnaissance faciale.

Calée sur une banquette en cuir rouge chez It's Tops, un diner du quartier de Lower Haight, à San Francisco, Danielle Baskin déguste une glace. À quelques mètres d'un jukebox cassé, le dessert est animé par une discussion autour de l'efficacité des masques dans la lutte contre la propagation du coronavirus.

«On a juste conclu que ça ne pouvait pas être fiable à 100% si tu en portais un alors que tu es déjà malade», explique l'entrepreneure américaine par téléphone. «Puis quelqu'un a simplement balancé: “Mais comment tu fais pour déverrouiller ton téléphone avec un masque?” J'ai tout de suite pensé à mettre son visage sur les masques.»

Deux jours plus tard, Baskin lance un site –restingriskface.com– via un tweet proposant un service «qui imprime votre visage sur un masque N95, pour protéger les gens d'épidémie virale tout en permettant de déverrouiller son téléphone.»

Black Mirror et pénurie de masques

Plusieurs scènes peuvent à ce moment germer dans le cerveau. On peut imaginer des wagons de métro remplis à l'heure de pointe de salarié·es portant sur leur peau une représentation alternative de la partie basse de leur visage.

La réflexion de Baskin et ses ami·es –comment déverrouiller son iPhone X alors qu'une épidémie se repend sur Terre– pourrait s'apparenter à un épisode de Black Mirror, sous influence du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley.

Comme le téléphone utilise des capteurs de profondeurs, j'ai réalisé qu'il fallait faire un masque en trois dimensions, avec un nez et une bouche en relief. J'ai pu en faire un et j'ai réussi. Mon téléphone s'est déverrouillé.
Danielle Baskin, designer et fondatrice de restingriskface.com

Lancée le 15 février, l'idée se veut alors une sorte private joke dystopique très élaborée, une sorte de performance artistique qui singerait le capitalisme tardif. Sauf que le tweet devient vite viral et que certain·es jugent l'humour de l'Américaine comme un peu déplacé. «Mais, à mon sens, l'humour est très important dans les situations apocalyptiques», se défend la trentenaire, qui assure que les réactions à sa farce sont principalement positives.

Ingénieure, Baskin a beau plaisanter, elle sait comment faire de sa blague une réalité. Alors elle fait des tests. «La première fois, ça n'a pas fonctionné, avoue-t-elle. Comme le téléphone utilise des capteurs de profondeurs, j'ai réalisé qu'il fallait faire un masque en trois dimensions, avec un nez et une bouche en relief. J'ai pu en faire un et j'ai réussi. Mon téléphone s'est déverrouillé.»

À terme, le site suggère qu'il suffirait d'uploader son visage via une app sur laquelle on façonnerait soi-même son visage avant que l'équipe de Resting Risk Face l'imprime. «En fait, il faudrait enregistrer le masque comme un nouveau visage, précise Baskin. Tes amis te reconnaîtraient, mais ton téléphone pensera qu'il s'agit d'une autre personne.»

Sans que l'on connaisse exactement le degré de sérieux des informations présentes sur le site, il est précisé que l'encre utilisée serait constituée de colorants naturels et non toxique. L'élastique prévu pour attacher ce deuxième visage serait coloré du même ton que la peau de la personne qui le commande.

Pour le moment, Baskin fait face à plusieurs limitations, notamment au niveau des matériaux, le monde traversant actuellement une improbable pénurie de masques. Le procédé réclame aussi l'intervention d'un certain type de machine, qu'on ne peut pas acheter en deux clics sur eBay.

«Elles servent à modeler les masques, vulgarise-t-elle. Toutes les machines actuellement produites vont dans des usines à masques, du fait de la demande actuelle. C'est normal. Le délai est tellement long que je vais peut-être en construire une moi-même.»

L'aventure reste hypothétique et Danielle Baskin doit encore réfléchir à la manière de produire ses masques à grande échelle. Actuellement, le procédé est trop artisanal et chaque masque coûterait au moins 100 dollars.

Un objet bien banalisé?

Douze jours après le dîner sur banquette rouge, Baskin peine à faire face à toutes les demandes et propositions de financement qu'elle reçoit. Elle n'a que vingt minutes à consacrer à l'entretien et il est 3h30, en Californie, quand elle prend l'appel sur Whatssap. «Je dois me coucher puis me lever dans trois heures, s'excuse-t-elle. J'ai deux business à gérer.»

Le matin suivant, Baskin sera en train de «mettre des logos sur des fruits», lâche-t-elle, comme une évidence, avant de comprendre que quelques précisions sont nécessaires. «Pour quiconque veut avoir son logo sur un fruit. Une marque, lors d'une conférence, par exemple. Voilà ce que je fais. J'ai aussi une voice app qui s'appelle Dialup

Plusieurs médecins m'ont contactée en suggérant que cela pourrait ajouter une certaine fantaisie à la stérilité du milieu.
Danielle Baskin, designer et fondatrice de restingriskface.com

Avant de pouvoir réellement se lancer dans l'aventure des Resting Risk Faces, l'entrepreneure devrait donc restructurer son existence. Elle s'en amuse. «Ça a commencé comme une blague, mais tant de gens m'ont contactée en disant qu'ils en voulaient vraiment que ça l'est de moins en moins. Ça ne sert pas juste à ne pas attraper la grippe, vous savez.»

Parmi les près de 2.000 personnes sur liste d'attente, certaines racontent souffrir d'allergies violentes, d'autres sont mécanicien·nes, encore plus nombreuses sont celles issues du milieu hospitalier. «Plusieurs médecins m'ont contactée en suggérant que cela pourrait ajouter une certaine fantaisie à la stérilité du milieu. Pouvoir déverrouiller ton téléphone, c'est secondaire. On peux aussi juste rentrer son mot de passe. Ce qui plaît aux gens, c'est que ces masques, identiques aux autres jusqu'à présent, pourraient ne plus tous se ressembler.»

Les masques pourraient se présenter sous des esthétiques plus originales, comme celle d'un personnage de cartoon, qui rendrait la relation entre docteurs et patients plus humaine. «Ce serait notamment bénéfique pour les enfants, affine Baskin. Pour eux, se réveiller dans une salle blanche pleine de médecins sans visage, cela peut être déstabilisant. Avec des imprimés, se trouver dans cette salle pourrait paraître moins sérieux, moins grave.»

Il est actuellement rare de croiser des Californien·nes portant des masques en raison de la peur engendrée par le coronavirus. Pourtant, un bon nombre possède de telles protections. «Dans la région, nous sommes devenus habitués aux incendies, rappelle Baskin. Le mois de novembre, c'est devenu la saison des incendies. À ce moment-là, tout le monde porte des masques pour se protéger des particules.»

À l'heure de l'expansion de la surveillance de masse, les masques de Baskin pourraient aussi flouer des systèmes de surveillance. «Un ordinateur ne peut pas reconnaître [quiconque est affublé d'un tel masque], assure-t-elle. J'aime l'idée qu'on puisse potentiellement avoir plusieurs visages, ne pas être tout le temps traqué.»

À l'image d'un Tom Cruise dans Minority Report, en moins terrifiant. Encore incongrus il y a quelques années, ces masques de protection appartiennent désormais à l'iconographie des medias. Le monde de la mode s'est déjà emparé du phénomène et propose des masques effet léopard à 33 dollars.

Ils pourraient dans un avenir proche devenir une commodité, un élément banal du paysage urbain voire «un produit que les gens ont avec eux, au cas où.» Reste à trouver comment manger de la glace en portant un masque.

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