L'ennemi, c'était le bruit. | Isabel Infantes / AFP
L'ennemi, c'était le bruit. | Isabel Infantes / AFP

Des «code polaires», un chercheur turc, du bruit: comment Huawei a pris le monde de court sur la 5G

En pariant tôt sur la bonne solution, la firme chinoise a pu imposer ses vues.

C'est un long et passionnant article que Wired consacre à la manière dont Huawei s'est, la première, emparée de la 5G avant de réussir à en imposer une partie des standards au monde.

Le récit commence par une cérémonie organisée par la firme chinoise. Huawei et son fondateur haut en couleur, Ren Zhengfei, honorent alors le scientifique turc Erdal Arıkan, dont le rôle est central dans le «coup» qu'elle a joué au reste du monde.

Dix ans plus tôt, Arıkan faisait une découverte majeure dans les sciences de l'information, qui allait devenir l'une des bases fondamentales de la 5G telle qu'on la connaît aujourd'hui.

Maîtriser le bruit

Après des recherches dans une Turquie chamboulée, Arıkan part pour le prestigieux MIT en 1981, où il est libre de poursuivre ses obsessions. L'une d'elle était un problème né avec les théories de l'information et formulée par le père du domaine, Claude Shannon: comment faire transiter une grande quantité de données sans qu'elles ne soient irrémédiablement corrompues par le «bruit» créé?

D'autres chercheurs et chercheuses se sont frotté·es à cette «limite de Shannon», se sont approché·es d'une résolution mathématique, alors trop complexe pour être appliquée au monde réel, et ont fini par laisser tomber.

Arıkan, lui, n'a pas abandonné. Son PhD en poche en 1986, il repart en Turquie travailler pour la Bilkent University. En parallèle des cours qu'il y donne, il continue à se frotter à la «limite de Shannon».

Il lui faudra près de vingt ans de recherches pour en venir à bout, pour apprendre à maîtriser le «bruit», condition sine qua non pour atteindre des vitesses de transmission optimales.

Sa solution tient dans ce que l'on nomme les «codes polaires», définis par Wikipedia comme «une classe de codes de correction d'erreurs», et dont Arıkan a la paternité.

De 2005 à 2008, il peaufine son travail dans le plus grand secret, conscient de l'importance théorique de sa découverte, mais n'imaginant pas quelles répercussions commerciales elle peut avoir.

Il enferme même ses résultats dans des enveloppes, destinées à ses proches, «s'il lui arrive quelque chose». Il finit par publier un article en 2009 dans la revue majeure du domaine, IEEE Transactions on Information Theory, et se fait un nom.

Huawei, champion national

De l'autre côté du monde, Ren Zhengfei, fondateur de Huawei, continue de bâtir l'empire des télécoms qu'il a fondé en 1987. Il le fait pièce par pièce, brique après brique, obsédé par l'idée de ne dépendre de personne d'autre, décidé à toujours concevoir ses propres systèmes et produire ses propres solutions.

Il n'est pourtant pas tout à fait le pur self-made man que ses hagiographies présentent. Comme son concurrent ZTE, Huawei croît rapidement avec l'appui massif du gouvernement chinois, qui souhaite voir naître des champions nationaux.

La firme, aussi, prend parfois des raccourcis contestables pour accomplir ses progrès technologiques, et est régulièrement pointée du doigt pour des vols de propriété intellectuelle.

Elle s'attaque même, en hackant ses ordinateurs, à son concurrent canadien Nortel. Déjà en difficultés, Nortel finit par couler, et Huawei peut mettre la main sur son capital le plus important: ses équipes de recherche.

À leur tête, Wen Tong. Tong, qui a grandi en Chine, est une pointure dans son domaine, un homme clé dans le développement des précédentes générations de télécommunication. Google, Intel, à peu près tout le monde le courtise, mais il choisira Huawei, qui le charge de travailler sur la 5G.

Tong, en 2009, avait, plus que d'autres, porté son attention sur les codes polaires d'Erdal Arıkan, conscient que la découverte pouvait être au cœur de la technologie à venir.

Il fallait cependant l'adapter au réel, intensifier les recherches, ce qu'il fit avec une armée de jeunes scientifiques –et avec des budgets colossaux alloués, presque sans question, par Huawei.

Wen Tong rapporte ainsi que la firme n'a mis que vingt minutes, et une unique réunion, pour accepter sa demande de 600 millions de dollars, destinés à continuer ses recherches sur le nouveau standard.

Une grande partie de ces fonds allaient, justement, servir à plancher sur l'application technologique de la théorie des codes polaires, pour laquelle Huawei et ses équipes piocheront aussi sans vergogne dans les travaux d'équipes internationales rivales.

Guerre des standards

Parce qu'elle a pris une avance que ses concurrents ne pouvaient rattraper, Huawei a aujourd'hui la main sur les deux tiers des brevets liés aux codes polaires. Mais pour que la victoire soit totale, il fallait imposer la solution de Huawei comme un standard international.

Le projet a provoqué quelques grandes frayeurs aux États-Unis, qui ne disposaient pas de firme capable à la fois, comme Huawei, de recherche fondamentale et de production d'équipements.

Selon Reed Hundt, qui siégeait à la FCC sous l'administration Clinton, «les propriétés intellectuelles et les standards sont les leviers par lesquels ils pénétreront le monde occidental de l'informatique.»

Les codes polaires s'opposent à d'autres solutions, proposées par d'autres acteurs, Qualcomm ou Nokia notamment. Il fallut six mois pour qu'un compromis soit trouvé et le standard défini.

Les codes polaires de Huawei étaient partie intégrante de la norme mondiale alors en train de naître. C'est une victoire pour la firme comme pour la Chine. Une victoire qui, quelques années plus tard, prendra néanmoins un goût amer lorsque l'administration Trump déclarera une guerre ouverte à Huawei, accusée d'être une porte d'entrée pour le renseignement chinois.

Mais c'est aussi l'œuvre d'une vie, celle d'un chercheur turc, dont la haine du bruit est en train de dessiner le monde de demain.

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