Espérer rivaliser avec le moteur de recherche tout-puissant supposera nécessairement de s'en différencier. | Geralt via Pixabay
Espérer rivaliser avec le moteur de recherche tout-puissant supposera nécessairement de s'en différencier. | Geralt via Pixabay

L'Europe ne manque pas d'idées pour concurrencer Google

Pour se faire une place sur un marché outrageusement dominé par le géant américain, les moteurs de recherche européens misent sur l'éthique et le solidaire.

Qwant est né en France en 2013, avec la volonté de lancer un moteur de recherche entièrement européen, de sa conception à ses emplois en passant par ses financeurs, parmi lesquels figure entre autres le groupe de presse allemand Axel Springer. Le site a fait du respect de la vie privée et de la neutralité ses fers de lance, et déclare ne récupérer aucune donnée des internautes.

Pour se financer, Qwant a recours à la publicité contextuelle. Chaque annonce est corrélée à une recherche ponctuelle –des offres d'aspirateurs pour «ménage de printemps» ou un robot de cuisine si votre requête concernait des «carottes râpées». Dans ce cas, elle repose uniquement sur votre recherche et non sur votre navigation antérieure, comme c'est le cas pour une publicité ciblée.

Afin de mieux saisir ce qui fait l'originalité du moteur de Qwant, nous nous sommes entretenus avec son vice-président, Tristan Nitot.

Guichetier amnésique

Récemment pris dans une sévère tempête à la fois politique et technique, Qwant se voit également reprocher de longue date son partenariat avec Bing (propriété de Microsoft), qui gère une partie de sa régie publicitaire et de ses résultats.

Comment s'assurer que nos données ne sont pas récoltées par l'entreprise américaine? «L'interaction entre l'utilisateur et Qwant n'est pas sous-traitée à Bing. L'adresse IP et la nature de vos requêtes ne sont pas conservées», garantit Tristan Nitot.

C'est ce qu'on appelle le front, la partie visible et accessible aux internautes, que le vice-président compare à un guichetier à qui vous soumettez votre requête. Il le promet, chez Qwant, ce dernier «est amnésique» et ne garde aucune trace de vos informations une fois votre visite terminée.

Pour justifier le recours à la technologie de Bing, Tristan Nitot avance que «grâce à sa puissance de calcul, nous sommes en mesure de mieux indexer le web» –une affirmation mise à mal par une enquête de Next INpact publiée le 6 août 2019.

L'indexation, étape essentielle, permet de recenser les résultats et de les organiser. Qwant utilise des résultats fournis par la firme américaine pour compléter les siens.

Si la part exacte des requêtes sous-traitées n'est pas connue, Qwant soutient qu'il n'en reste pas moins maître d'une partie de son indexation. Tristan Nitot admet toutefois que le partenariat avec Bing pourrait devenir caduc dès que la technologie développée par Qwant sera opérationnelle.

Selon lui, c'est ce qui permet de distinguer son moteur de recherche de l'Américain Duck Duck Go, qui s'est également engagé à préserver la vie privée mais ne maîtrise pas son indexation et repose uniquement sur des moteurs externes.

Pour le moment, le moteur le plus à même de devenir une véritable alternative à Google s'appelle Seznam. À terme, il pourrait permettre à son pays d'origine, la République tchèque, de rejoindre les trois autres États échappant au monopole du géant américain: la Russie, la Chine et la Corée du Sud.

À l'instar de son grand rival Google, Qwant diversifie son offre avec Qwant Music ou Qwant Junior, à destination du jeune public. Dernier né, Qwant Maps est disponible en version bêta et constitue une alternative à Google Maps.

L'outil utilise la technologie Masq, qui offre la possibilité de stocker les données de navigation directement sur l'appareil de l'internaute, sans que Qwant n'y ait accès. Masq devrait par la suite être étendue aux autres services du moteur de recherche.

Nouveaux modèles

Depuis quelques années, d'autres méta-moteurs sont apparus, lesquels, outre le fait de garantir une confidentialité de navigation, soutiennent des projets philanthropiques ou écologiques.

Lancé en 2015, le moteur français Lilo vous propose, à chacune de vos recherches, de collecter des points baptisés «gouttes d'eau», ensuite reversés sous forme de dons à différents organismes conduisant des projets sociaux et environnementaux, tels que Sea Shepherd, le WWF ou l'association Petits Princes.

Utilisé régulièrement, Lilo génèrerait quelque 15 euros par an; en quatre ans d'existence, le moteur aurait déjà récolté un peu plus de 2 millions d'euros.

Fondé en Allemagne en 2013, Ecosia entend quant à lui aider à la reforestation et à la restauration des écosystèmes. En moyenne, 45 requêtes sont nécessaires pour financer la plantation d'un arbre.

Présent dans une vingtaine de pays, Ecosia multiplie les programmes dans les zones d'urgence climatique: dans les mangroves de Madagascar, sur les rives de la rivière Daka au Ghana ou dans les forêts péruviennes. Depuis cet été, le Brésil fait l'objet d'une vaste campagne devant permettre la plantation de trois millions d'arbres –une tentative de contrer, autant que faire se peut, la politique anti-environnement du président Bolsonaro.

En Europe, Ecosia soutient la transition agricole et investit dans des projets de permaculture. En mai 2019, c'est la ferme normande GonneGirls Farm de Gonneville-en-Auge qui s'est vue accorder un fonds de 50.000 euros.

Ferdinand Richter, directeur France chez Ecosia, nous assure qu'environ 80 % des revenus et 100 % des bénéfices de l'entreprise sont injectés dans ces missions environnementales.

L'entreprise s'évertue par ailleurs à réduire son empreinte carbone et posséderait son propre réseau de centrales photovoltaïques couvrant l'ensemble de ses dépenses en énergie. Ces efforts ont permis à Ecosia de devenir la première société allemande à obtenir la certification B Corp, qui récompense les entreprises aux démarches sociales et environnementales.

Souveraineté numérique

Avant de rivaliser avec Google, qui cumule plus de 3 milliards de requêtes quotidiennes, la route sera longue. Aujourd'hui, le mastodonte américain possède 91,5 % de part de marché en France.

Pour garantir son monopole, Google n'hésite pas à sortir le carnet de chèques et à aligner les zéros. D'après un calcul de la banque Goldman Sachs, le géant du web aurait déboursé près de 9 milliards de dollars, soit 8,1 milliards d'euros, pour demeurer le moteur de recherche par défaut sur les produits Apple en 2018 –un chiffre qui devrait être revu à la hausse dans les années à venir.

Si la part de marché de Qwant en France a donné libre cours à toutes sortes d'estimations plus ou moins farfelues (à l'automne 2018, Médiamétrie avançait le chiffre de 8%), le chiffre réel «se situerait plus vraisemblablement autour de 4 % ou 6 %», confie Tristan Nitot.

Le moteur est évidemment très loin d'avoir les moyens de Google, mais le vice-président se félicite de la récente prise de conscience du public sur les questions de confidentialité et salue l'adoption en 2016 du règlement général sur la protection des données (RGPD), applicable dans toute l'Union européenne.

L'enjeu est d'autant plus crucial que selon lui, le risque est grand de voir la France «devenir une colonie numérique des États-Unis ou de la Chine». Il considère que l'Europe est aujourd'hui «une mine de données à ciel ouvert pour des puissances étrangères» et appelle de ses vœux l'élaboration d'une véritable politique de souveraineté numérique.

L'idée n'est pas nouvelle. En 2005 déjà, le programme Quaero espérait doter la France de son propre moteur de recherche. Plus de 198 millions d'euros plus tard, le projet s'arrête en 2013, sans n'avoir jamais pu donner la pleine mesure de ses ambitions.

Le gouvernement Macron, chantre de la start-up nation, remet l'idée au goût du jour. En mai dernier, le secrétaire d'État à l'Économie numérique, Cédric O, a annoncé la publication prochaine d'une circulaire invitant les administrations à installer Qwant comme moteur de recherche par défaut sur les postes de 2,5 millions de fonctionnaires.

En attendant, le moteur français a déjà été adopté par de nombreuses municipalités, à Valence, Puteaux, Angers, Limoges ou encore par le conseil départemental du Val-d'Oise.

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