Les usages des internautes sont la clé pour juguler la pollution numérique. | Kirsten Morith via Unsplash
Les usages des internautes sont la clé pour juguler la pollution numérique. | Kirsten Morith via Unsplash

Nous sommes responsables de la pollution numérique (oui, même vous)

Il faudra une prise de conscience citoyenne pour pouvoir, un jour peut-être, maîtriser le phénomène.

La démocratisation des technologies de l'information et de la communication (TIC) a généré une vague d'optimisme quant à l'impact des activités humaines sur l'environnement.

La thèse mettant en avant la dématérialisation des moyens de communication (ce qui implique moins de papier, moins d'énergie pour les transports, etc.) prévoyait et espérait une transition écologique grâce aux outils numériques.

Un fléau plus large qu'on ne le croit

Cette vague d'enthousiasme a subi un premier revers en 2007 quand Gartner Group, une entreprise américaine de conseil et de recherche spécialisée dans les nouvelles technologies, a évalué à 2% la part des émissions de gaz à effet de serre causées par les nouveaux médias numériques, soit «autant que le transport aérien, considéré comme l'un des plus polluants».

Bien que le chiffre soit déjà alarmant, celui-ci se basait sur une acception relativement étroite des TIC, «incluant les télécoms et l'informatique, mais pas l'électronique grand public et les appareils de mesure», relevait un rapport de 2008 établi notamment par le Conseil général de l'environnement et du développement durable.

De fait, la pollution numérique est souvent assimilée à l'énergie consommée par internet, et particulièrement par les centres de données. S'il était un pays, le web serait le 3e plus gros consommateur d'électricité au monde, derrière la Chine et les États-Unis.

Seulement, «la pollution numérique ne se réduit pas à la pollution d'internet. La pollution d'internet qui est connue à présent par les citoyens est celle de la consommation d'énergie en phase d'utilisation. Mais c'est seulement une partie de la pollution numérique», nuance Florence Rodhain, maîtresse de conférences à l'université de Montpellier, à côté de «la phase de conception des outils numériques et la phase de fin de vie».

La première de ces trois phases reste sans doute la plus polluante. Fabrice Flipo, maître de conférences à Télécom et management SudParis, avance un chiffre glaçant: «90% de l'énergie consommée par un smartphone est à la fabrication.»

La deuxième phase concerne «l'énergie indispensable pour utiliser les outils», note Florence Rodhain.

«La dernière phase, celle de fin de vie, poursuit-elle, est liée au fait que les outils numériques ne sont pas recyclés, que la non-gestion responsable des déchets est une véritable catastrophe écologique et contribue à polluer considérablement les sols.»

Des solutions et du greenwashing

Face à l'ampleur du phénomène, les plus gros consommateurs d'énergie dans le secteur numérique s'efforcent d'apporter des solutions. Parmi celles préconisées et appliquées par Facebook, Google ou Microsoft, on peut citer les implantations de serveurs dans des zones froides, notamment dans les pays nordiques.

«Une autre solution pour le refroidissement des machines, afin d'éviter une climatisation trop gourmande en énergie, est le refroidissement à eau, ou water cooling, consistant à faire circuler des tuyaux d'eau froide dans les serveurs», apprend-on dans l'ouvrage La face cachée du numérique.

Il faut également ajouter l'engagement des géants du web sur la voie des énergies renouvelables. En 2016, Greenpeace a examiné dans un rapport très complet l'impact d'une centaine de grandes entreprises technologiques sur l'environnement. On y découvrait qu'Apple, Facebook et Google faisaient figure de bons élèves, avec respectivement 83%, 67% et 56% d'énergie propre utilisée.

Depuis 2017, ces grandes entreprises confirment cet engagement. Google a même annoncé avoir atteint les 100% d'énergie renouvelable.

Attendons pourtant avant de crier victoire: un article du Monde sur le sujet précisait que 100% d'énergies renouvelables «ne veut pas dire que la firme américaine alimente ses infrastructures uniquement avec de l'énergie propre. Ce chiffre signifie que la somme des énergies renouvelables achetées est égale à l'ensemble de l'électricité utilisée par l'entreprise. [...] Google achète cette énergie propre à un producteur pour la revendre à un fournisseur qui utilise aussi de l'électricité ordinaire.»

Saisir la balle au (re)bond

En 1865, l'économiste britannique William Stanley Jevons publiait Sur la question du charbon, ouvrage majeur où il développait ce qu'il a appelé l'«effet rebond». Sa théorie avançait qu'«un usage plus efficace d'un produit engendrait une baisse de son coût, qui à son tour provoquait une augmentation de la demande».

«Dans le cas des technologies numériques comme les serveurs, les gains en termes d'amélioration de l'efficacité énergétique pourraient donc être absorbés par une augmentation de la demande de stockage numérique d'informations, ce qui annulerait les bénéfices environnementaux de ces gains», prévient un article publié par GDS EcoInfo, dont le site est hébergé par le CNRS.

Ajoutons un autre exemple plus concret: celui des e-mails. Alors que dans l'absolu, un e-mail reste plus écolo qu'une lettre par la poste, la facilité à en envoyer peut conduire, faute de conscience éthique, à un résultat inverse.

On compte à peu près douze milliards de mail envoyés chaque heure dans le monde, soit l'équivalent en énergie de la production de dix-huit centrales nucléaires pendant une heure, calculait RFI –un chiffre que l'on imagine mal atteindre avec le courrier postal.

Florence Rodhain, pour sa part, insiste sur l'existence de l'effet rebond en matière de technologies numériques: «Petit à petit, les énergies utilisées par les GAFA seront certes plus vertes, mais les utilisateurs et surtout les outils sont toujours plus nombreux (pensons aux objets connectés actuels et tous ceux qui n'existent pas encore). Finalement, on a toujours besoin de plus d'énergie d'un point de vue global, la courbe ne va pas à la baisse.»

Fabrice Flipo partage cette vision: «Nous faisons face à une situation où les équipements sont plus verts, mais plus nombreux, en somme.»

«La technologie n'est pas intrinsèquement écologique ou non écologique, pointe Florence Rodhain. On ne peut pas attribuer de valeur positive ou négative à l'objet: tout dépend de l'utilisation qui en est faite.»

À cet égard, dépasser le déterminisme technologique supposera une véritable conscience citoyenne: «L'effet rebond ne doit son existence qu'au comportement des utilisateurs, qui déterminent leur consommation en fonction des possibilités offertes, et non en fonction de besoins réels», conclut l'universitaire.

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