Entre ville intelligente et big brother sécuritaire, la frontière est parfois mince. | Sébastien Nogier / AFP
Entre ville intelligente et big brother sécuritaire, la frontière est parfois mince. | Sébastien Nogier / AFP

Nice, l'intelligence artificielle in vivo

La ville est l'une des cités intelligentes les plus avancées en France. Pour le meilleur ou pour le pire?

Située sur la zone sismique la plus sensible de France, la ville de Nice et ses 342.637 habitant·es en 2019 est aussi l'une des mieux équipée en logiciels urbains, se plaçant ainsi dans le top 15 des smart cities.

Comme si le développement de l'intelligence artificielle (IA) en territoire Paca permettait de créer des milliers d'emplois et de compenser, dans une foulée postmoderne, le risque de trembler voire de se fracturer un jour. Comme si la connexion appliquée au quotidien de la ville imbibait la cité de progressisme objectif, multipliant ainsi les chances de prévenir la crise écologique, les tremblements de terre, les inondations impromptues et l'horreur des attentats.

Comme si la reconnaissance faciale et les logiciels prédictifs permettaient d'éviter l'horreur d'un crime ou celle d'un meurtre de masse. Comme si la construction de logements en zones inondables n'était plus qu'un mauvais souvenir devant les puissances de calcul actuelles et à venir. Le maire de Nice, Christian Estrosi (Les Républicains, LR), en est en tout cas convaincu: «Aujourd'hui, grâce à ces technologies,on peut anticiper les cinquante, soixante, soixante-dix ans, voire le siècle à venir, les mouvements et les événements qui se produiront», affirme t-il.

Capteurs et caméras

Environ 3.000 micro-capteurs ont donc été installés sur les bâtiments, les véhicules et le mobilier de la ville pour collecter des données permettant d'optimiser la performance environnementale –dixit les optimistes de l'économie sémantique.

Qualité de l'air donc, niveau de bruit, gestion des déchets, dangerosité des ultraviolets, consommation de l'eau et de l'énergie urbaine, fluidité du trafic routier. Les informations remontent en temps réel dans une base de données calée dans un entrepôt de la ville. Elles sont alors analysées par des équipes de recherche qui les décryptent et tentent, éventuellement, de rééquilibrer la situation.

Améliorer la qualité de vie des habitant·es tout en préservant durablement l'environnement et le grisbi du tourisme tant les hôtels y sont nombreux, c'est l'idée. En avance de quelques giga-octets sur Paris, des capteurs de stationnement indiquent si une place est libre et envoient l'info à un réseau central, tandis que des lampadaires connectés règlent leur allumage selon la luminosité naturelle ambiante en permettant d'économiser 20 à 30% de leur électricité. D'autres capteurs indiquent le taux de remplissage des conteneurs afin que la mairie gère au mieux la collecte des déchets.

Les touristes comme les autochtones circulent ici en réalité augmentée d'un zest culturel, avec applis indiquant les horaires des cinémas les plus proches comme de bien entendu, mais aussi la proximité des nombreux musées de la ville, dont le musée d'art naïf, le musée Matisse, le Palais Lascaris ou le Mamac pour son art moderne. L'IA se fait même socialement votre puisqu'elle pilote le chauffage de logements sociaux et permet à leurs locataires d'économiser, en moyenne, 200 euros par an.

Un modèle global donc, générateur de start-ups plus ou moins pérennes, qui allège les charges de fonctionnement de la ville, avec transition écologique à la clé. On peut cependant s'interroger sur l'efficacité d'une politique dépolluante favorisant la circulation automobile par la numérisation des places libres, mais il est vrai que la mairie mise également sur les transports en commun —particulièrement le tramway.

De la science-fiction à la dystopie

Coté surveillance et reconnaissance faciale, l'ambiance évolue en mode big father vaincra big terreur. Nice comptait en mai 2.666 caméras, soit une pour 128 habitant·es. Les 19 et 20 février derniers à l'occasion du Carnaval de Nice, un logiciel de reconnaissance faciale a été testé avec plus de 5.000 volontaires en guise de cobayes d'avenir permettant, à partir de la photo d'un visage enregistré dans un logiciel, de retrouver la personne qui lui correspond au milieu de la foule.

Si la Cnil ne s'est pas encore prononcée sur le dispositif, le système pourrait se révéler efficace lorsqu'il s'agit de retrouver un enfant, une victime d'Alzheimer ou un vieillard perdu dans la ville.

Mais il semble que Christian Estrosi veuille mener l'opération beaucoup plus loin. En décembre 2018, le maire demandait au préfet concerné de lui communiquer en vain la liste des fichés S de sa commune afin, grâce à un dispositif de reconnaissance faciale, de «pouvoir suivre toutes les allées et venues, dans les transports en commun, dans les artères, dans les lieux publics, des individus en question». Cela pose question en effet, de savoir s'il fait bon vivre dans l'univers de la délation numérique.

Nice a plongé dans l'intelligence artificielle comme on s'immerge dans les scénarions d'anticipation pour rationnaliser le temps à coups d'algorithmes et prévenir les risques les plus inquiétants. Bientôt, des logiciels à la Minority Reportla nouvelle de Philippe K. Dick adaptée à l'écran par Steven Spielberg– pourraient produire des calculs statistiques pour tenter de prévoir qui serait susceptible de commettre un délit, où, quand et comment.

La technologie permet, c'est indiscutable, de gagner sur les économies d'énergie, la fluidité des transports et de réduire la pollution. Mais des logiciels prédictifs ou de reconnaissance faciale, si développés soient-ils, peuvent-ils éviter des crimes prémédités en secret, des attentats de sept minutes ou encore des accidents industriels aussi fumant que ceux de Rouen ou Villeurbanne?

Cela est peu probable. À moins d'inventer un logiciel suffisamment intelligent pour prédire les chances de réussite d'un logiciel prédictif.

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