Un VPN est supposé conserver votre identité secrète. Mais est-ce réellement le cas? | TheDigitalArtist via Pixabay
Un VPN est supposé conserver votre identité secrète. Mais est-ce réellement le cas? | TheDigitalArtist via Pixabay

Pouvez-vous vraiment avoir confiance dans votre VPN?

Ils sont devenus des outils indispensables de la protection de la vie privée en ligne. Mais bonne chance pour trouver celui qui sécurisera réellement vos données.

C’est un conseil que l’on peut lire partout: si vous tenez à votre vie privée et à votre sécurité sur internet, vous devez envisager de passer par un VPN (pour virtual private network, réseau privé virtuel en français).

En cryptant votre trafic internet et en l’acheminant vers des serveurs distants, le VPN protège vos données –notamment votre historique de navigation, vos téléchargements et vos communications par chat– et masque votre situation géographique.

Longtemps prisés des hackers, les VPN commencent à devenir grand public (comme les bloqueurs de publicités avant eux), car les internautes sont de mieux en mieux informés sur la sécurité en ligne. Il est difficile d’obtenir des données fiables sur leur utilisation, mais l’on remarquera que deux VPN sont récemment apparus dans le top 30 des applications de l’App Store d’Apple, passant même devant certains mastodontes comme Lyft, PayPal ou Yelp.

Un analyste du secteur estime ainsi que l’utilisation des VPN dans le monde a été multipliée par quatre entre 2016 et 2018. Et une prévision de Global Market Insights annonce que le marché américain des VPN atteindra plus de 54 milliards de dollars [soit 48 milliards d'euros] d’ici 2024.

Je devrais sans doute en prendre un, n’est-ce pas? Après tout, en tant que journaliste spécialiste des nouvelles technologies, je suis bien placé pour savoir à quel point l’idée même d’un semblant de vie privée en ligne peut être chimérique. Il arrive en outre que les articles que j’écris impliquent des secrets et de l’anonymat. Je me connecte parfois à des réseaux wifi peu fiables dans les aéroports ou dans les cafés.

Même si je n’ai jamais piraté un film, je ne serais parfois pas contre contourner les restrictions géographiques appliquées à certains contenus web. Et il est certain que je ne suis pas ravi de confier toutes les données relatives à ce que je fais sur internet à mon fournisseur d’accès.

Cela fait pourtant des années que je résiste à l’envie d’adopter –et même de comprendre pleinement– cette technologie que beaucoup de personnes considèrent comme essentielle à la sécurité et à la protection de la vie privée en ligne.

Lorsque j’essaie de trouver un bon VPN, je me retrouve toujours face à un problème de taille: comment savoir auxquels de ces VPN est-il possible de faire confiance?

Une concurrence à couteaux tirés

La recherche d’un VPN sur lequel je puisse compter m’a conduit dans un monde difficile d’accès, plein d’accusations et de contre-accusations, d’entreprises au leadership obscur, de conflits d’intérêts et de sites de notation de VPN qui semblent encore plus douteux que les entreprises qu’ils notent.

Beaucoup de VPN semblent tout bonnement être de véritables escroqueries; d’autres ralentissent considérablement la navigation. Les versions gratuites vous bombardent de publicités.

C’est une telle jungle que même les principaux acteurs et spécialistes ne parviennent pas à s’entendre sur les critères de base qui permettraient de dire qu’un VPN est «fiable» –et donc encore moins sur les VPN qui répondraient à ces critères.

Il suffirait d’un rien pour qu’ils sortent les couteaux et s’entretuent.
Joseph Jerome, consultant pour le Privacy and Data Project

Le PDG d’AnchorFree, l’une des principales sociétés de VPN, installée dans la Silicon Valley, m’a dit au téléphone qu’il soupçonnait l’un de ses principaux concurrents d’être secrètement établi en Chine –ce qui risquerait d’alarmer nombre d'activistes de la vie privée sur internet, compte tenu de l’agressivité de la surveillance du régime chinois.

Un cadre du concurrent en question, ExpressVPN, m’a affirmé que cela n’était pas vrai, mais il n’a pas voulu me révéler où sont vraiment installés les propriétaires, ni leur identité (la société est enregistrée aux îles Vierges britanniques). Il m’a expliqué que le secret était en fait une qualité, car s’ils ne savent pas qui sont les propriétaires d’ExpressVPN ni où ils sont établis, les gouvernements ne peuvent faire pression sur eux pour leur demander de transmettre les données des internautes qui passent par leurs services. Et à vrai dire, beaucoup d’internautes préfèrent passer par un VPN qui n’est pas installé aux États-Unis.

Pour sa part, AnchorFree a été critiqué pour distribuer un VPN gratuit financé par la publicité, ce qu'une partie des spécialistes de la vie privée sur internet considèrent comme un conflit d’intérêts (l’entreprise propose également un service de VPN payant).

Les deux sociétés font remarquer l’existence de deux rapports de fiabilité concurrents établis par des groupes extérieurs qui, en ayant recours à des méthodologies différentes, donnent chacun une bonne image de la société qui leur a commandé l’étude.

«C’est incroyable de voir le nombre d’attaques qu’ils s’envoient, constate Joseph Jerome, qui a étudié de près les VPN en sa qualité de consultant pour le Privacy and Data Project, du Center for Democracy & Technology (CDT), un organisme à but non lucratif. Il suffirait d’un rien pour qu’ils sortent les couteaux et s’entretuent.»

En affirmant qu’ExpressVPN est installé en Chine, il est possible qu’AnchorFree cherche simplement à nuire à son principal concurrent. Cela dit, le risque n'est pas imaginaire.

Le 7 février 2019, alors que j’étais en train de travailler sur cet article, les sénateurs américains Ron Wyden et Marco Rubio ont demandé au département de la Sécurité intérieure des États-Unis de lancer une enquête sur le risque d’espionnage des foyers américains par des gouvernements étrangers au travers d’applications VPN.

Alors que je cherchais uniquement à protéger mes données personnelles, je me retrouvais au milieu d’un duel à couteaux tirés.

La possibilité d'un boom

Les VPN fonctionnent en faisant passer votre connexion internet par des serveurs distants, qui masquent votre emplacement géographique et vous rendent difficile à identifier pour les sites web.

Ils dissimulent également votre historique de navigation à votre FAI, qui aurait sans cela accès à tout ce vous faites sur internet, ou presque —comme si la police demandait à voir votre activité en ligne ou si, pour le cas où vous seriez vraiment paranoïaque, une agence de renseignement réussissait on ne sait comment à l’«aspirer».

Bien qu’ils fassent attention à la manière dont ils en font la publicité, beaucoup de VPN peuvent aussi être utilisés pour contourner les lois de votre pays ou les restrictions en matière de copyright, en vous faisant passer par des serveurs situés dans un autre pays.

À vrai dire, d’après une étude de GlobalWebIndex de 2018, l’accès à des médias de divertissements serait la première raison d’utilisation d’un VPN à travers le monde. Viennent ensuite l’accès aux réseaux sociaux et à des sites d’information dans les pays où ils sont bloqués –ce pourquoi les VPN sont particulièrement prisés en Chine, même s’ils y sont officiellement interdits– et le maintien de la vie privée durant la navigation.

Comme pour nous pousser un peu plus à envisager l’utilisation d’un VPN, le Congrès des États-Unis a apposé en 2017 son veto à une loi qui devait interdire aux FAI de pister et vendre des informations sur l’activité en ligne des internautes sans leur consentement. Par conséquent, les fournisseurs d’accès à internet américains sont désormais libres, légalement parlant, de se servir des habitudes en ligne des internautes pour en tirer profit.

Dans le même temps, la fin de la neutralité du net aux États-Unis va permettre aux FAI de restreindre encore plus certains types de contenus, ou de les facturer plus cher. Les VPN pourraient offrir une solution de contournement –mais si cela les rend trop populaires, les FAI risquent de vouloir sévir directement contre les VPN.

Les VPN n’ont rien de nouveau. Leur origine remonte à 1995, avec le développement par des ingénieurs de Microsoft d’un moyen de sécuriser les connexions internet d’affaires. Dans les années 2000, ils commencent à attirer l'attention des personnes férues de technologie, car les logiciels open source font baisser les prix et les piratages à grande échelle commencent à pousser le public à s’intéresser aux questions de sécurité en ligne. AnchorFree a été fondé en 2005, ExpressVPN en 2009.

Mais ce n’est que récemment que les sociétés de VPN ont pris de l’importance dans le secteur des nouvelles technologies, poussées notamment par le développement des réseaux wifi publics peu fiables et la prolifération des contenus en ligne disponibles dans certains pays, mais pas dans d’autres. Les Jeux olympiques de 2012 étaient par exemple visibles gratuitement sur la BBC pour les Britanniques, mais on ne pouvait les voir aux États-Unis qu’en payant une souscription au câble.

TunnelBear, un service de VPN prisé fondé en 2011, a été racheté par le géant de la sécurité informatique McAfee en mars 2018 pour un montant non divulgué.

En septembre 2018, AnchorFree a levé 295 millions de dollars de fonds [soit 260 millions d'euros], un montant sans précédent pour une startup de VPN. L’entreprise pourrait bien devenir le premier VPN «licorne» (start-up évaluée à plus d’un milliard de dollars, soit environ 880 millions d'euros), si ce n’est pas déjà le cas. Le PDG d’AnchorFree, David Gorodyansky, m’a dit que le VPN de sa société, Hotspot Shield, avait été téléchargé environ 400.000 fois par jour en février 2019.

Il n’y a jamais eu meilleure époque pour un boom des VPN –ce qui nous ramène au problème de la confiance qu’on leur accorde. Et s’il est déjà si difficile d’estimer la crédibilité des VPN les plus connus, comme AnchorFree et ExpressVPN, vous pouvez imaginer à quel point cela le devient pour la myriade d’alternatives moins connues.

Un choix éminemment complexe

Une enquête menée en janvier 2019 par le site Top10VPN a montré que sur les vingt premières applications de VPN disponibles sur les app stores d’iOS et Android, plus de la moitié sont chinoises ou établies en Chine.

Cela est d’autant plus suspect que la Chine a officiellement interdit les VPN en 2018. L’inquiétude est que le gouvernement chinois permette aux sociétés de VPN de continuer à opérer parce qu'elles partagent avec lui les données de leurs utilisateurs et utilisatrices.

Lorsque vous utilisez un VPN, vous lui offrez le même accès à votre activité en ligne que vous le faites habituellement avec votre FAI. Pour le dire autrement, ce sont désormais eux qui peuvent voir ce que vous faites sur internet.

Les VPN peuvent être plus orientés vers la défense de la vie privée que les gros FAI, mais ce sont aussi des entreprises plus petites, plus opaques et moins susceptibles d’avoir à rendre des comptes en public.

«Je n'utilise pas de VPN parce que je préfère encore que ce soit Comcast qui collecte mes données qu'un type en grenouillère dauphin dans sa cave à Zurich.»

Et si tous les VPN jurent qu’ils tiennent par-dessus tout au respect de la vie privée, certains ont aussi tendance à montrer leurs concurrents du doigt en affirmant que l’on ne peut pas leur faire confiance.

Alors, comment choisir? Vous voudrez sans doute commencer par le plus gros VPN –mais il est quasiment impossible de trouver duquel il s’agit. La plupart des acteurs importants du marché sont détenus par des sociétés privées qui ne dévoilent pas la taille de leur base d’utilisateurs et utilisatrices.

Histoire de compliquer encore un peu plus les choses, le moyen le plus simple pour un VPN de gagner en importance est d’offrir un produit gratuit, ce qui signifie généralement un financement par la publicité. Les VPN gratuits sont également souvent assortis à des limitations en matière de quantités de données, ainsi qu’à des restrictions géographiques.

Beaucoup de gens du secteur vous diront que c’est une raison suffisante pour s’en tenir éloigné, puisque cela met l’intérêt du VPN pour la protection des données en conflit avec son intérêt pour la diffusion de publicités bien ciblées aux internautes.

AnchorFree, qui offre une version gratuite avec publicités de Hotspot Shield pour Android, affirme avoir traité le problème en n’affichant que des publicités génériques Google, qui ne font appel à aucune donnée de ciblage de la part d’AnchorFree. Elles apparaissent de temps à autre pendant que vous utilisez l’application, et il vous faut les regarder pour pouvoir continuer de surfer.

Une version gratuite et sans publicité de Hotspot Shield est aussi proposée sur iOS, mais elle comprend une limitation de données et elle ne permet de se connecter que via les États-Unis.

Des tests à la fiabilité contestée

Peut-être pourrait-on alors choisir le VPN qui reçoit les meilleurs avis? Le problème est qu’il existe des dizaines de sites de critiques, qui donnent des résultats sont souvent contradictoires et dont les critères ne sont pas toujours transparents. Deux des sites les plus réputés notant les VPN, PCMag et CNET, ont préféré NordVPN, du Panama, en citant sa rapidité, sa facilité d’utilisation et son respect de la vie privée.

Mais deux autres, Wirecutter et Tom’s Guide, l’ont trouvé lent et défectueux. Et à l'instar d'ExpressVPN, NordVPN cache obstinément à qui il appartient. Tom’s Guide fait remarquer qu'il s'agit d'une filiale d’une holding établie au Panama, baptisée Tefincom S.A., qui semble être une société-écran –comme pour ExpressVPN, ce n’est peut-être pas sans raison si elle veille à ce point à son propre anonymat.

ExpressVPN, pour sa part, arrive en tête d’au moins deux listes qui sont très bien placées dans les résultats de recherche de Google, à savoir TechRadar et TheBestVPN.com. Les deux sites mettent en avant ses vitesses de connexion et sa facilité d’utilisation. Mais aucun ne mentionne le fait que personne ne sait à qui appartient ExpressVPN.

Gorodyansky, le volubile PDG d’AnchorFree, a sa théorie pour expliquer le mauvais positionnement de son VPN sur ces sites. Beaucoup de comparateurs de VPN se font de l’argent à travers un système de «liens affiliés», qui leur permet de toucher une petite commission pour chaque internaute qu’ils envoient vers un VPN donné. D'après lui, «ces sites ne sont pas incités à dire la vérité aux utilisateurs». Il affirme notamment qu’ils ont tendance à mal noter ou à carrément ignorer Hotspot Shield parce qu’ils ne peuvent obtenir d’argent en envoyant des internautes vers son service gratuit.

Harold Li, vice-président et seul visage public d’ExpressVPN, assure quant à lui que les pratiques de sa société en matière de protection des données personnelles comptent parmi les meilleures du marché, non en dépit, mais en raison de l’anonymat de ses propriétaires. C’est selon lui une question de sécurité opérationnelle autant que de vie privée. Est-il vraiment si surprenant que ces personnes, qui ont créé en 2009 l’un des plus importants VPN du monde, soient du genre à veiller scrupuleusement sur leur identité?

Toute insinuation au sujet d’un lien supposé entre le gouvernement chinois et nous est entièrement fausse.
Harold Li, vice-président d’ExpressVPN

Harold Li est lui-même installé à Hong Kong, qui se trouve en dehors du «Grand Firewall de Chine» et n’est pas soumise aux mêmes politiques de censure. Il assure que l’équipe d’ExpressVPN est répartie dans le monde entier, que son entreprise n’est pas établie en Chine continentale et qu’elle n’a aucun lien avec le gouvernement chinois. «Si les gens avancent des spéculations sans aucune preuve, je ne vois pas en quoi cela vaudrait la peine d’en parler», a-t-il déclaré.

Il faut aussi remarquer qu’un VPN ayant de mauvaises intentions aurait plutôt tendance à être gratuit, afin d’attirer davantage d’utilisateurs et utilisatrices. ExpressVPN, dont les services coûtent de 8 à 13 dollars par mois [de 7 à 11,5 euros environ], est l’une des solutions les plus chères du marché, et elle ne propose pas de version gratuite –ce qui accentue sa crédibilité.

(Mise à jour: Après la publication de cet article, Harold Li, d’ExpressVPN, nous a envoyé une déclaration plus longue niant tout lien avec le gouvernement chinois. «ExpressVPN est fondamentalement opposé à toute forme de censure ou de surveillance gouvernementale, et notre service aide chaque jour de nombreux Chinois à travers le monde à contourner la censure, affirme-t-il. C’est pourquoi nous sommes régulièrement visés par les autorités chinoises, qui tentent de nous bloquer et de nous faire retirer de l’App Store en Chine. Toute insinuation au sujet d’un lien supposé entre le gouvernement chinois et nous est entièrement fausse.»)

Un rapport ambigu à la loi

Afin d’appuyer encore un peu plus la crédibilité d’ExpressVPN, Harold Li propose de jeter un œil à son bilan. Il fait notamment référence à un incident international durant lequel les pratiques déontologiques d’ExpressVPN ont été publiquement mises à l’épreuve: en 2017, les autorités turques ont saisi des serveurs d’ExpressVPN dans le cadre d’une enquête sur l’assassinat de l’ambassadeur russe Andreï Karlov.

Elles espéraient que les données contenues permettraient de trouver des communications entre le suspect et l’opposant religieux turc Fethullah Gülen, installé aux États-Unis. Mais les serveurs n’avaient conservé aucun log, confirmant que conformément à ce que promet la société, ExpressVPN ne garde aucune trace de ce que font ses utilisateurs et utilisatrices.

Prouver que l’on parvient à protéger les suspects d’une conspiration internationale est un succès dont il peut être difficile de se vanter pour ExpressVPN. Certaines personnes du secteur pensent que cela braque les projecteurs sur le côté sombre d’un produit qui devrait être avant tout destiné à la sécurité en ligne plutôt qu’au non-respect ou au contournement des lois.

Lorsqu’un VPN cache les identités de ses propriétaires et s’enregistre à l’étranger, «c’est généralement pour enfreindre la loi», déclare Francis Dinha, cofondateur et PDG d’OpenVPN, un service open source destiné à une clientèle d’affaires.

Il trouve cependant que l’idée selon laquelle ExpressVPN serait lié au gouvernement chinois est «tirée par les cheveux», avançant que la discrétion de ses propriétaires s’explique plus probablement par le fait que leur service est orienté vers le piratage de contenus ou autres activités illégales.

À ses yeux, la meilleure raison d’utiliser un VPN est la cybersécurité, pas l’anonymat. Il remarque qu’un VPN n’empêchera pas des plateformes telles que Facebook ou Google de vous identifier et de vous pister au travers d’autres moyens que votre adresse IP.

Dans le domaine de la prévention de la vie privée, l’épisode Karlov fonctionne malgré tout comme une excellente preuve de concept: si ExpressVPN permet de protéger des assassins politiques, on aurait tendance à penser qu’il est bien suffisant pour protéger le commun des mortels.

Beaucoup de sociétés de VPN affirment ne pas conserver les données de leurs utilisateurs et utilisatrices, mais en l’absence d’incident international qui les mette à l’épreuve, cela reste difficile à prouver.

Les limites des audits externes

Joseph Jerome, du Center for Democracy & Technology, connaît bien ExpressVPN. L’année dernière, dans une tentative de démontrer sa bonne foi, l'entreprise s’est associé à quatre autres fournisseurs de VPN pour lancer un projet autour des VPN et de la confiance, en collaboration avec le CDT.

Ensemble, ils ont dressé une liste des «éléments pour reconnaître un VPN fiable», invitant les autres sociétés de VPN à répondre à une série de huit questions sur différents sujets, tels que la propriété de l’entreprise, son modèle commercial et ses pratiques en matière de confidentialité.

La question concernant la propriété imposait aux sociétés d’indiquer le nom légal complet, les sociétés mères et l’emplacement de leur siège social. La seule chose qui n’était pas à renseigner était le nom des responsables de la société.

Les amener à se mettre d’accord sur la manière dont ils seraient contrôlés et sur les responsables de ces contrôles a pour tout dire été très complexe.
Joseph Jerome, consultant pour le Privacy and Data Project

Lorsque j’ai demandé à Joseph Jerome s’il connaissait le nom des dirigeants d’ExpressVPN, il s’est excusé de ne pas pouvoir répondre. «Nous avons travaillé avec toutes ces sociétés dans un certain climat de confiance, a-t-il expliqué. La version finale de notre projet reflète certaines des difficultés que nous avons rencontrées.»

À l’origine, il avait espéré élaborer un audit plus rigoureux, mais il aurait eu besoin de plus de ressources et d’une plus grande coopération de la part des sociétés de VPN elles-mêmes. «Les amener à se mettre d’accord sur la manière dont ils seraient contrôlés et sur les responsables de ces contrôles a pour tout dire été très complexe, affirme-t-il. Je pense qu’ils se considèrent tous honnêtes. Mais il me semble qu’ils avaient aussi un peu peur qu’en laissant les gens aller dans les coulisses, ils puissent découvrir des choses qu’il ne faudrait pas.»

AnchorFree n’a pas participé au projet du CDT. En revanche, il a fait réaliser son propre audit industriel de tierce partie par AV-TEST, une société basée en Allemagne et spécialisée dans l’évaluation des antivirus et logiciels de sécurité.

Cela n’étonnera peut-être personne, mais le rapport en question a choisi comme critère-clé la divulgation des indications de propriété et de gestion de l’entreprise, et il a reproché à ExpressVPN et à NordVPN leur manque de transparence.

AV-TEST a également recherché quelles sociétés publiaient un rapport annuel de transparence, ce qu'AnchorFree a commencé à faire récemment. Le VPN en question est qui plus est arrivé en tête du classement de vitesse de connexion d’AV-TEST.

Compte tenu de la popularité de son service gratuit, de ses campagnes de financement agressives et de ses partenariats avec des entreprises comme Samsung –dont les téléphones sont désormais équipés d’une version intégrée de son Hotspot Shield VPN–, AnchorFree pourrait s’avérer la société la mieux placée pour tirer parti de l’essor des VPN.

La recommandation des pros

Son VPN n’arrive pourtant pas en tête de beaucoup de classements, notamment à cause des a priori négatifs qu’ont beaucoup de spécialistes à l’encontre des VPN gratuits, et aussi en partie parce que Hotspot Shield n’a pas brillé dans certains des tests de vitesse réalisés par des tiers.

Il s’avère que le principal couac en matière de respect de la vie privée pour AnchorFree est survenu par l’intermédiaire du CDT en 2017, lorsque l’organisation à but non lucratif a porté plainte auprès de la Federal Trade Commission en affirmant que Hotspot Shield trompait les internautes en enregistrant avec son VPN gratuit plus de données que nécessaire et, dans certains cas, en redirigeant leur trafic vers les sites de ses partenaires publicitaires.

David Gorodyansky a qualifié ces allégations de «malheureux malentendu», mais AnchorFree a revu ses termes de service peu de temps après. La FTC a publié un article de blog sur les avantages et les risques des VPN en 2018, mais n’a pris aucune autre mesure publique.

ExpressVPN, de son côté, a presque remporté la recommandation tant convoitée de Wirecutter dans son rapport complet et extrêmement détaillé sur les VPN. Ce compte rendu laisse entendre à plusieurs reprises qu’ExpressVPN aurait pu se retrouver en tête du classement s’il n’y avait pas eu un point litigieux: son refus de dévoiler publiquement à qui l’entreprise appartient.

Le rédacteur en chef de Wirecutter, Mark Smirniotis, indique à la fin du rapport qu’ExpressVPN a proposé d’organiser un appel téléphonique confidentiel avec les propriétaires, mais il a considéré que cela ne suffirait pas à faire changer sa recommandation et a décliné la proposition.

À la place, Wirecutter a recommandé une société moins importante, IVPN, qui selon le magazine «excelle dans la fiabilité et la transparence». Officiellement, IVPN est installé à Gibraltar, qui contrairement aux îles Vierges britanniques est un territoire britannique d’outre-mer.

Les territoires extraterritoriaux constituent un choix prisé des sociétés de VPN car ils ne relèvent pas de la compétence directe des grandes puissances mondiales en matière d’application de la loi, et qu’ils n’ont généralement pas leur propre appareil de sécurité nationale.

Vers la fin du Far West?

Avec l’envolée de la demande de VPN, l’industrie ne manque pas de motivations pour sortir de son époque «Far West». Travailler en collaboration avec des organisations à but non lucratif et des sociétés d’audit externes est un premier pas dans cette direction.

NordVPN a récemment suivi AnchorFree et ExpressVPN sur cette voie, en demandant à PricewaterhouseCoopers d’effectuer un audit pour étayer ses affirmations sur la protection de la vie privée des internautes.

Mais ce genre d’audits auraient bien plus de sens si chacun d’eux n’était pas commissionné individuellement par les sociétés de VPN. Certaines personnes, à l’instar de Joseph Jerome, insistent pour que des normes industrielles soient mises en place, mais jusqu’à présent, les entreprises de VPN ont rechigné à effectuer des audits dont elles ne peuvent pas contrôler la méthodologie.

L’entrée en bourse de certaines des principales sociétés de VPN ou leur acquisition par des entreprises publiques pourrait engendrer un changement plus important.

Bien entendu, les entreprises publiques ne sont pas à l’abri d’avoir un comportement douteux, mais elles sont soumises aux lois sur la divulgation et à l’examen public, ce à quoi échappent les sociétés privées. Les autres entreprises de VPN resteront privées et risqueront de faire face à un certain scepticisme quant aux personnes à qui elles appartiennent si elles veulent rester à l’abri des regards –voire hors de portée– des grandes puissances nationales.

Lorsque j’ai commencé à écrire cet article, je pensais que je découvrirais à quel VPN je pourrais faire confiance. Après plusieurs semaines de recherches, des dizaines d’appels et des milliers de mots rédigés, je ne peux vraiment pas dire que j’ai trouvé une réponse claire à ma question.

L’un des seuls conseils définitifs que je puisse donner, en dehors d’éviter les VPN gratuits, est que le choix de votre logiciel doit dépendre de l’usage que vous en faites. Si vous souhaitez seulement utiliser internet en toute sécurité, il est sans doute plus judicieux d’opter pour une grosse société, dont on sait clairement à qui elle appartient et ce qu’elle fait des données collectées.

Si vous prévoyez de télécharger des fichiers piratés, de visionner des contenus bloqués, d’assassiner un ambassadeur ou encore d’échapper à la justice de votre gouvernement (ou du gouvernement avec lequel il partage des renseignements), il vaut sans doute mieux choisir une société basée à l’étranger –à condition de s'assurer qu’elle n’ait pas de liens secrets avec le gouvernement dont vous essayez de vous cacher.

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