Le cours du bitcoin a subi de gros revers depuis son sommet historique fin 2017. | Photo André François McKenzie via Unsplash
Le cours du bitcoin a subi de gros revers depuis son sommet historique fin 2017. | Photo André François McKenzie via Unsplash

Le rêve brisé des mineurs de bitcoin québécois

Un temps perçue comme un eldorado des cryptomonnaies, la province canadienne accumule depuis un an les désillusions.

On trouve depuis quelque temps beaucoup de matériel de minage de bitcoin sur les sites quebécois de petites annonces. Des machines aux noms bizarres comme «antminer» ou «ASIC miner» sont à vendre, leurs propriétaires acceptant d'être payés en dollars ou en bitcoins. Ce type de prospection très moderne traverse des temps difficiles: à l'échelle mondiale, quelque 800.000 mineurs auraient cessé leur activité fin 2018.

Vianney, de Montréal, propose par exemple une plateforme de minage à 1.500 dollars canadiens (environ 1.000 euros). Il s'agit en fait d'un ordinateur équipé de plusieurs cartes vidéo, qui passent leurs journées à faire des calculs complexes afin d'ajouter des blocs à la fameuse blockchain.

On peut comparer la blockchain à un livre comptable qui liste toutes les transactions depuis l'invention du bitcoin. Toutes les 10 minutes, les mineurs impriment une nouvelle page (un bloc) afin de valider les transactions effectuées, et sont récompensés en bitcoins. «En ce moment, celui qui trouve le dernier calcul du bloc gagne 12,5 bitcoins», explique Vianney. «Les gens forment des groupes, qu'on appelle des “poolsˮ, pour augmenter leurs chance de trouver un bloc. Ils se partagent ensuite les revenus entre membres du pool.»

Electricité et chauffage

L'envolée des cours du bitcoin (il avait frôlé les 20.000 dollars américains fin 2017) avait provoqué une ruée vers ce crypto-or. Mais lorsque le nombre de mineurs augmente, les calculs deviennent de plus en plus compliqués, ceci afin que le nombre de bitcoins minés toutes les 10 minutes reste constant – il faut alors une plus grande puissance de calcul. Concrètement, pour un petit mineur comme Vianney, cela veut dire plus d'achat de matériel et une plus grosse facture d'électricité. Quand une correction du prix du bitcoin telle que celle observée dans les derniers mois survient (il vaut aujourd’hui moins de 4.000 dollars américains), le minage peut ne plus être rentable. Le bitcoin a perdu plus de 80% de sa valeur depuis son sommet historique: de quoi décourager certaines vocations.

Il ne faut pas pour autant y voir une débandade, assure Jonathan Hamel, fondateur de l'Académie Bitcoin, une entreprise montréalaise qui assiste les organisations dans l'apprentissage de cette technologie. «Cela n'a rien d'exceptionnel: cela fait au moins trois fois en 10 ans qu'il y a une correction de 80% du prix. La tendance va se renverser: au cours de l'automne, des mineurs se sont progressivement déconnectés du réseau, et en conséquence la difficulté de minage s'est mise à baisser. Donc la profitabilité est en hausse pour ceux qui sont restés sur le réseau: il faut maintenant moins d'énergie pour miner la même quantité de bitcoin.»

Vianney fait partie de ceux qui continuent malgré l'effondrement des cours: sa petite annonce ne s’explique que par une volonté de renouveler son matériel. Il croit au bitcoin à long terme – pour lui, c'est l'équivalent du combat «Netflix vs blockbusters».

Son installation présente un autre avantage, surprenant. «Mes cartes vidéo fabriquent un peu plus de bitcoin que ce qu'elles coûtent en électricité, et elles chauffent en fonctionnant, donc elles me permettent d'éteindre un radiateur à la maison. L'hiver, le minage c'est génial au Québec! Par contre, l'été, à moins d'avoir une machine ultrapuissante, ce n'est pas du tout rentable.»

Un paradis perdu?

À plus grande échelle, le Québec est un territoire rêvé pour la très énergivore industrie du bitcoin qui, à l'échelle planétaire, consommerait selon certaines études 0,5% de l’électricité produite dans le monde, soit autant que l'Irlande. La province dispose d'immenses barrages, ce qui permet à sa compagnie publique d'électricité, Hydro-Québec, de vendre le kWh très bon marché (à partir de 3,43 centimes de dollar canadien, soit 2,29 centimes d'euro). Et le climat froid limite la surchauffe des machines. Des avantages qui attirent aussi les centres de données des plus grandes compagnies, comme Amazon ou Google.

Le plus grand créateur québécois de cryptomonnaie se nomme Bitfarms, qui possède déjà quatre «fermes de bitcoins» dans la province. Dans celui que la compagnie a ouvert fin 2018, 7.500 serveurs vont consommer autant d'électricité que 100 à 150 maisons. Et elle aimerait en ouvrir un autre sept fois plus gros, passant ainsi de 80 à 330 employés. De quoi donner des idées à d'autres, voire de prendre des allures de solution-miracle pour des zones en difficulté.

Baie-Comeau, ville industrielle de 22.000 habitants surla rive nord du Saint-Laurent, en est un bon exemple. Située tout près d'un énorme complexe hydroélectrique, elle s’était développée sur deux secteurs aujourd'hui en crise: l’industrie de l'aluminium et de la pâte à papier. Un centre de données vient d'y ouvrir ses portes et le maire veut accueillir des fermes de cryptomonnaies pour relancer l'économie locale: selon lui, de nombreux entrepreneurs sont intéressés et il pense qu’une centaine d’emplois peut être créée.

Petit problème, Hydro-Québec trouve que créer ces quelques dizaines d'emplois engouffre beaucoup d'énergie, énergie qui ne pourrait pas être allouée à d'autres clients potentiels. La société d'État a donc mandaté le cabinet d'expertise comptable KPMG pour calculer l'impact économique des mines de cryptomonnaie.

Résultat: une ferme de bitcoins ne crée que de 0,4 à 1,2 emploi par mégawatt, quand un centre de données en crée de 5 à 25 par mégawatt. Submergée par les demandes du secteur des cryptomonnaies, la compagnie d'électricité a donc décidé de lui imposer un tarif prohibitif afin qu'il n'accapare pas sa production: 0,15 dollars canadiens par kWh (0,10 euros environ), soit le double du tarif résidentiel.

Marché VS bitcoin

La Régie de l'énergie, sorte de tribunal régulant la distribution d'électricité dans la Province, a provisoirement accepté cette hausse, dans l'attente d'une décision attendue prochainement. Une confirmation de l'augmentation de tarif pourrait sonner le glas pour les nouveaux projets: devise par excellence du milieu libertarien, basée sur les théories de l'école autrichienne d'économie, le bitcoin est allergique à toute action allant à l'encontre du libre marché.

«Les mineurs veulent payer l'électricité au prix du marché, alors un tel tarif est suffisant pour les dissuader de venir au Québec, c'est sûr et certain», martèle Jonathan Hamel, lui-même chercheur associé dans un think tank très libéral, l'Institut économique de Montréal.

Le bitcoin n'est pas un gaspillage d'énergie, soutient-il. «Contrairement aux centres de données qui doivent fonctionner en permanence, une mine de cryptomonnaie peut être débranchée à la demande, par exemple en période de pointe. Et on peut lui attribuer l'énergie excédentaire du réseau, qui serait perdue autrement.»

Dans le cas de l'hydroélectricité, il s'agit de l'eau des barrages qui n'est pas turbinée –en 2018, Hydro-Québec aurait pu gagner 500 millions de dollars canadiens supplémentaires (un peu plus de 443 millions d’euros) en trouvant des clients pour cette énergie.

Déjà, d'autres territoires richement dotés en hydroélectricité, comme l'Ouest canadien ou le Paraguay, sont prêts à faire le pari risqué des mines de bitcoins. Il faut dire que celles-ci ont encore une certaine profondeur: le nombre de bitcoins est fixé à 21 millions, et le dernier sera donc émis vers 2140. Si, bien sûr, la cryptomonnaie existe encore.

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