Un petit fil pour des gros câbles. | Ander Gillenea / AFP
Un petit fil pour des gros câbles. | Ander Gillenea / AFP

Et si la Russie, après Nord Stream, s'attaquait aux câbles internet sous-marins?

C'est une vieille inquiétude. Elle est sérieuse.

Stupeur mardi 27 septembre: les autorités danoises rapportaient que les gazoducs Nord Stream 1 et 2, en mer Baltique, avaient été coup sur coup victimes d'avaries majeures.

Il s'agissait d'explosions provoquées volontairement plutôt que d'un très malheureux dysfonctionnement, l'une d'entre elles entraînant une secousse mesurée à 2,3 sur l'échelle de Richter, et correspondant selon des sismologues suédois à la détonation d'une charge d'au moins 100 kilos de TNT.

Très vite, le jeu des accusations était entamé par les acteurs habituels. Quelques-uns –dont Tucker Carlson, le Zemmour de Fox News– pointaient les États-Unis du doigt, Joe Biden ayant (très) vaguement menacé, avant l'invasion de l'Ukraine, de s'en prendre aux pipelines si la Russie venait à commettre l'irréparable.

La théorie ne tient que faiblement, et ce pour de multiples raisons. L'une d'elles est qu'il aurait fallu à Washington commettre furtivement un attentat dans la zone économique exclusive (ZEE) d'un pays allié et membre de l'OTAN. Poursuivant de sibyllins objectifs, les États-Unis auraient provoqué par la même occasion, à quelques kilomètres de leurs côtes, ce qui pourrait être l'une des pires catastrophes écologiques des temps modernes: cela semble peu probable.

Sans doute plus logiquement, d'autres mettaient très vite ce sabotage géant sur le compte du Kremlin. Mais pourquoi Moscou s'en prendrait-elle à des infrastructures qui, en temps normal, participent si activement à l'une de ses activités économiques les plus vitales, à savoir le commerce de l'énergie avec l'Europe?

S'ils étaient encore sous pression, ni Nord Stream 1 ni Nord Stream 2 ne faisaient transiter de gaz au moment de l'explosion: le premier a été arrêté à l'initiative de la Russie elle-même, et la mise en service du second a été coupée par l'Allemagne.

Peut-être s'agit-il alors d'un coup de semonce, un gros coup de semonce, de la part de Vladimir Poutine. La Russie, qui peine dans son invasion (un encerclement de Lyman, par exemple, semble en cours de la part des troupes ukrainiennes) comme dans sa décision de mobilisation partielle, qui continue à penser au nucléaire, pourrait souhaiter montrer à l'Occident qu'elle est capable de frapper ses infrastructures les plus importantes.

La chose ne lui est pas inconnue, elle y est même déjà très bien entraînée. En 2015, ses hackers coupaient –déjà– l'électricité à l'Ukraine avec laquelle elle était en guerre lors d'une des plus grandes cyberattaques de l'histoire.

Plus récemment, des chercheurs découvraient un très inquiétant malware industriel nommé «Triton», capable de provoquer des désastres mortels dans de grandes infrastructures, notamment pétrolières, et pour lequel les États-Unis ont sanctionné la Russie.

Cette dernière a également été accusée d'avoir créé d'importantes perturbations dans la chaîne alimentaire américaine en s'attaquant à ses abattoirs, et s'entraîne régulièrement à pénétrer le réseau électrique américain, menaçant de black-out de grande ampleur.

Quant à l'Ukraine, elle a vu de multiples installations électriques et hydrauliques civiles visées et détruites par les missiles de Moscou, qui semble prête à tout pour plonger la population dans le froid et lui faire plier l'échine jusqu'à l'épuisement.

La Russie a donc le savoir-faire, et souvent la volonté de se frotter aux grandes installations occidentales. Ailleurs dans le monde, d'autres gazoducs et pipelines, ceux-ci fonctionnels, pourraient également être visés, provoquant un peu de plus de chaos dans un monde qui n'en manque pas.

20.000 gigaoctets sous les mers

Il est une autre cible des plus sensibles qui revient régulièrement dans l'actualité ces dernières années, et plus encore depuis les attaques sur Nord Stream 1 et 2: les câbles sous-marins liant nations et continents, ces artères vitales du monde informationnel moderne, pourraient constituer un prochain objectif de choix pour le Kremlin.

Cela fait d'ailleurs des années que l'Irlande, en première ligne face à la menace russe comme début 2022 lors d'exercices maritimes étrangement proches de ces nœuds cruciaux, sonne l'alerte auprès de ses partenaires et alliés, qui dépendent fortement d'elle en la matière.

Celle-ci a été réactivée, en rouge écarlate, par une partie de la classe politique du pays à la suite des mésaventures gazières en mer Baltique. Si des espions russes semblaient dès 2020 s'intéresser de près à ces infrastructures permettant les communications transatlantiques, un navire nommé «Yantar» a plus récemment été observé en train de fouiner autour des mêmes cibles potentielles.

Et si la Russie sait faire péter deux gros gazoducs, des câbles sous-marins ne seraient qu'une aimable plaisanterie pour les multiples moyens dont elle dispose pour ce genre de mission –sous-marins, drones, bombes, l'ensemble d'une vaste panoplie peut servir.

Pour quels résultats? Nulle apocalypse a priori, et des dégâts qui seraient sans doute assez rapidement réparables. Mais les quelques heures ou jours nécessaires à la remise en état de ces câbles suffiraient sans doute à provoquer un intense chaos dans les économies comme dans les existences occidentales.

«10.000 milliards de dollars de transactions financières quotidiennes, soit quatre fois le PIB annuel de la France, transitent aujourd'hui par ces “autoroutes du fond des mers”», écrivait ainsi Serge Besanger en octobre 2021 dans Slate.

Couper ces flux, même quelques heures, c'est s'assurer d'une belle panique internationale. C'est aussi, peut-être, s'assurer d'une réponse militaire forte de l'OTAN: plusieurs fois, des officiels occidentaux ont prévenu qu'une telle attaque de la part de la Russie serait considérée comme «un acte de guerre».

Ainsi, la troisième guerre mondiale commencera peut-être précisément quand votre série Netflix coupera subitement, sans que votre opérateur ou votre modem n'y soit pour quoi que ce soit.

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