Selon la psychologue Angélique Gozlan, «l'ultra-connexion vers un ailleurs ne doit pas empêcher la connexion à soi». | Mustafa Omar via Pixabay
Selon la psychologue Angélique Gozlan, «l'ultra-connexion vers un ailleurs ne doit pas empêcher la connexion à soi». | Mustafa Omar via Pixabay

On ne comprend pas forcément mieux son bébé avec les apps de grossesse

En proposant de suivre l'évolution de la grossesse et le développement du fœtus au quotidien, les applis reconfigurent le lien avec l'enfant à naître.

«Quand je suis tombée enceinte, je suis allée sur l'App Store pour voir ce qui existait dans ce domaine. J'ai aussi cherché “appli grossesse” sur Google et je suis tombée sur quelques articles de blog qui m'ont aiguillée», raconte Élodie, journaliste de 31 ans férue d'applis.

Elle a suivi la croissance utérine d'Elio, 5 mois aujourd'hui, sur Neomama (n°109 dans la catégorie «Forme et santé», notée 4 étoiles) et sur Grossesse + (n°2 en «Médecine», 4,7 étoiles), des apps qu'elle a «téléchargées dès le tout début de [s]a grossesse, probablement dans la semaine qui a suivi le test».

Pour la nouvelle génération de parents, ce geste est devenu un quasi-réflexe. D'après sa présentation sur l'App Store, Grossesse + a d'ores et déjà attiré «plus de 21 millions d'utilisateurs».

«Mon partenaire de tous les jours»

Ces applications proposent une observation sur écran qui métamorphose le bébé à naître en e-baby, sans pour autant faire systématiquement obstacle au lien parent-enfant, indique la psychologue clinicienne Angélique Gozlan, qui travaille sur les enjeux des espaces virtuels sur la vie psychique.

Neomama se targue ainsi de fournir «toutes les réponses aux questions de la grossesse pile au bon moment»; Grossesse + promet «des outils pour vous aider» –des descriptions qui traduisent la fonctionnalité «contraphobique» de ces applis, analyse la docteure en psychopathologie et psychanalyse.


Vidéo de présentation de Neomama.

«Tout au long de la grossesse, elles procurent des informations qui peuvent rassurer et accompagner les nécessaires angoisses maternelles. Car même avec sa famille, son conjoint, un suivi médical, la maman doit gérer seule ses transformations corporelles.»

Pour moi, c'est une aide au suivi. C'est la première raison pour laquelle je l'ai téléchargée, savoir où ça en est, à n'importe quel moment.
Rémy, utilisateur de Grossesse +

C'est bien comme ça que l'a vécu Célia, 31 ans, éducatrice spécialisée à domicile et maman d'Ambre, bientôt 1 an et demi: «Entre chaque écho, il peut se passer deux mois, voire plus, où t'es toute seule avec ton corps qui change.» Grossesse + lui a permis de se sentir accompagnée: «C'est devenu un peu mon partenaire de tous les jours.»

Un sentiment partagé par Rémy, 31 ans, dentiste, papa de Noé, 2 ans et demi, qui aura sous peu une petite sœur. Sa femme et lui ne consultent l'app qu'une fois par semaine ou quinzaine. «Pour moi, c'est une aide au suivi, affirme-t-il. C'est la première raison pour laquelle je l'ai téléchargée: savoir où ça en est, à n'importe quel moment, à minuit un jeudi soir, sans avoir à attendre la prochaine écho.»

L'avantage, c'est d'obtenir des petits jalons pendant la période de gestation. «On sous-estime la longueur d'une grossesse. Dans l'inconscient, tu ne te dis pas que neuf mois, c'est si long, développe Rémy. C'est presque une année scolaire, en fait, aussi long que du premier jour où tu arrives dans une nouvelle classe aux grandes vacances. Les applis peuvent aider à supporter ça, aussi. On voit sur une espèce de grande frise chronologique qu'on a avancé dans le circuit, qu'on approche de la ligne d'arrivée.»

Célia s'est elle aussi appuyée sur cette espèce de «petite barre de chargement» pendant cette «vaste» période de neuf mois.

«Le grain de pavot qui devient groseille»

Bien plus que de servir à tuer le temps, ces balises peuvent permettre de se connecter avec le bébé à naître. Sur Neomama, on peut suivre «l'Odyssée de Bébé», à savoir «l'évolution de bébé racontée chaque matin», accompagnée de «belles images de fœtus pendant neuf mois».

De quoi aider à se rendre compte que son futur enfant prend place. «Ça permet de visualiser ce que t'as dans le bide en matière de taille», témoigne Célia. «Ça le rendait un peu plus réel, parce que même si on a conscience d'avoir un bébé dans le ventre, cela a quelque chose de très abstrait», abonde Élodie.

Constat valable pour les deux parents, du moins dans le couple de Rémy: «Ça t'aide à t'imaginer ce qui est en train de se passer. Ça donne un truc un peu concret auquel t'accrocher, entre ce qu'on fait théoriquement sur des planches d'anatomie et ce qu'on peut imaginer de manière un peu enfantine.»

J'ai aimé le fait de suivre le développement du petit, de la gaufre liégeoise au petit lapin!
ÉLODIE, maman d'Elio

Les points de repères ont également un côté récréatif. Sur Grossesse +, le guide des tailles du bébé, semaine par semaine, prend par exemple des fruits comme points de comparaison.

«C'est rigolo ce que certaines applis prennent comme échelle de mesure. J'ai aimé le fait de suivre le développement du petit, de la gaufre liégeoise au petit lapin!», complète la maman d'Elio. Célia confirme: «C'est un peu comme un jeu, le grain de pavot qui devient groseille.»

Pour Rémy, cette facette divertissante a aussi cela de bénéfique qu'elle vient atténuer le côté très médicalisé de la grossesse: «C'est un peu lourd à supporter pour la femme enceinte, elle peut avoir très vite l'impression d'être un objet médical. Ce côté brut peut être un peu adouci par ces images virtuelles, ça montre que la grossesse n'est pas faite que de trucs gore, avec des prélèvements sanguins.»

Sans compter que cet aspect mignon peut aussi contribuer à atténuer les angoisses. «Chaque échographie est un moment très ambivalent, poursuit le papa de Noé. On va voir bouger le bébé, entendre son cœur qui bat, on a l'impression d'assister à un miracle. Et en même temps, il y a l'appréhension de la mauvaise nouvelle. Avec l'appli, c'est juste: “Là, il a la taille d'un pamplemousse et aujourd'hui, il peut entendre des sons”» –ce qui peut pousser à lui adresser quelques mots à travers le ventre.

«Une injonction à être la maman parfaite»

Il faut toutefois faire attention, tempère Angélique Gozlan: si ces applis ont pour vocation de rassurer les futurs parents (et principalement les mamans, confrontées dans leur corps à ce changement), elles peuvent aussi être vectrices de nouvelles craintes, ou du moins les amplifier chez certain·es.

Un usage excessif de ces applis peut amener à ne pas être connecté à nos émotions, alors que c'est le plus important pour accueillir un bébé.
Angélique Gozlan, psychologue clinicienne

«L'ambivalence de la grossesse, sa dimension amour-haine, ne se retrouvent pas dans ces applis, qui sont dans la perfection de la relation nourricière», prévient la psychologue, qui a déjà reçu des patientes reconnaissant, avec culpabilité et honte, qu'elles ne voulaient plus de l'enfant à naître –ce qui n'a rien d'étonnant, vu les «fortes angoisses que génère le devenir parent».

«Un usage excessif de ces applis peut amener à ne pas être connecté à nos émotions, alors que c'est le plus important pour accueillir un bébé. Cette ultra-connexion vers un ailleurs ne doit pas empêcher la connexion à soi. Il faut réussir à utiliser ces outils de manière singulière», insiste Angélique Gozlan.

Il est vrai que ces applis ont quelque chose de normatif et qu'il peut être difficile de ne pas être en conformité à ce qui apparaît comme une norme. «Parfois, je ressentais un tout petit peu l'injonction à être la maman parfaite: il faut faire de l'haptonomie, il faut faire du sport, il faut manger ceci ou cela», liste Élodie.

Or, remarque la chercheuse, «ce côté to-do list prend souvent une place énormissime dans la tête», au même titre que la foultitude de conseils et interdits adressés aux futurs parents.

Présenter cette période comme quelque chose à maîtriser et à contrôler peut empêcher de vivre la grossesse et de commencer à construire un lien avec son enfant, «alors qu'il est important de laisser la place aux doutes, à l'expérimentation, à l'erreur d'interprétation pour favoriser l'exploration de la rencontre avec le bébé».

Il en va de même pour l'évolution de l'enfant à naître et les images virtuelles de fœtus. Cette transparence n'a pas que des bons côtés. «On donne à voir un enfant virtualisé, ce qui permet aux parents de se projeter dans la représentation de quelque chose qu'ils ne peuvent pas voir, mais ce sont aussi des images de synthèse, qui sont fausses», pointe Angélique Gozlan, qui a développé ce sujet dans l'article «Quand bébé se virtualise… Quelques réflexions sur la dyade médiatisée par écran».

Le risque est alors de «suridéaliser» le bébé, «au détriment de ce qu'il pourra être dans la réalité». C'est pourquoi ces applis ne peuvent être davantage qu'«un étayage»: «C'est un repérage qui doit, pour canaliser les angoisses, rester de l'ordre de l'image, comme les contes pour enfants ou l'idée du pamplemousse ou d'autres fruits comme référence» de la taille du bébé à naître.

En somme, c'est en prenant de la distance avec les écrans que les futurs parents resteront au plus près de leur expérience et qu'ils éviteront que ce lien virtuel avec le bébé ne se rompe comme le cordon ombilical à la naissance.

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