Nous avons la mémoire qui flanche, nous ne nous souvenons plus très bien. | Felix Rostig via Unsplash
Nous avons la mémoire qui flanche, nous ne nous souvenons plus très bien. | Felix Rostig via Unsplash

Les smartphones creusent les trous de mémoire

Notre portable aurait des effets négatifs sur notre cerveau. Avec lui, les souvenirs s'estompent et l'instant présent nous file entre les doigts.

Qu'on se le dise, l'expression «Carpe Diem» a pris un coup depuis l'adoption presque généralisée des smartphones. Aux concerts, c'est à travers leurs écrans que les mobinautes profitent du spectacle, tandis qu'au restaurant, leurs plats refroidissent alors qu'est recherché avec anxiété le bon filtre pour Instagram.

Selon plusieurs études, les téléphones intelligents altéreraient la concentration, leur simple présence réduisant massivement l'attention des utilisateurs et utilisatrices, par peur de manquer quelque chose sur les fils d'actualité constamment actualisés. Pire, prendre des photos avec son smartphone endommagerait notre mémoire et notre capacité à nous rappeler de nos souvenirs.

Tout, tout le temps

Aujourd'hui, les téléphones offrent un accès illimité et à la demande à notre entourage, aux applications, aux marques et aux contenus en ligne. Le tout est condensé dans un dispositif tenant dans la paume de la main.

Notre portable remplace tout et accompagne nos trains de vie nomades; la simple idée de le perdre nous plonge dans l'angoisse. Ne serions-nous pas un peu accros à ces extensions de nous-mêmes?

Quelque soit le contexte ou l'activité pratiquée, une force irrésistible semble nous rappeler sans cesse à eux. Pour preuve, plus de 80% des Français·es regardent leur smartphone en compagnie de proches et le consultent tout en regardant la télévision.

Quant au temps passé à tapoter sur nos écrans, il dépasse les deux heures par jour pour les 15-34 ans! Rien d'étonnant donc à ce que les théories interrogeant leur impact sur notre comportement fleurissent.

Pour Catherine Lejealle, sociologue et chercheuse en adoption des nouvelles technologies, les smartphones révolutionnent notre rapport au temps et à l'espace: «On est désormais capables d'être au travail et de suivre une enchère sur eBay, d'être dans les transports et d'échanger avec sa moitié. L'ubiquité est possible.»

À ce multitasking s'ajoute la rapidité et l'accès constant à l'information, qui forment un cocktail harassant pour notre pauvre cerveau. Avoir le monde dans sa poche aurait un coût cognitif.

Cerveau en alerte

Autour d'un verre, alors que les discussions vont bon train, vous ne pouvez pas vous empêcher de penser plus ou moins consciemment aux notifications manquées, même si vous avez pris soin de placer votre téléphone face contre table.

Cette situation vous est familière? C'est ce que Adrian F. Ward, Kristen Duke, Ayelet Gneezy et Maarten W. Bos appellent le «brain drain», ou «drainage du cerveau». Selon leurs hypothèses, la simple présence d'un smartphone laisserait «moins de ressources attentionnelles disponibles pour s'engager dans la tâche à accomplir».

Au vu de l'abondance d'informations reçues et de notre capacité limitée à les traiter, nous développons une attention sélective –ce qui nous permet, par exemple, d'entendre quelqu'un qui nous appelle au loin au milieu d'un brouhaha de discussions.

Or «les signaux émis par un téléphone activent le même système d'attention involontaire qui répond au son de notre propre nom», dévoile l'étude. «C'est comme une maman qui reconnaît les pleurs de son bébé parmi une crèche entière, commente Catherine Lejealle. On s'est conditionné à attendre des messages, car on assimile leur arrivée à un signal positif.»

Résultat: on se retrouve avec moins de ressources cognitives pour gérer les autres tâches. Celles qui nécessitent une attention particulière sont négligées, car on prendrait conscience des informations et des échanges que l'on est potentiellement en train de rater.

«Les notifications de nos smartphones captent notre attention via notre système d'alerte, explique Alexandra Gros, chercheuse post-doctorante en neurosciences. Cela modifie notre concentration et peut nous fatiguer au cours de la journée.»

Lorsque l'on a conscience de manquer une notification, c'est encore pire. La séparation forcée du téléphone qui sonne pourrait «augmenter le rythme cardiaque et l'anxiété, et réduire les performances cognitives». Cet état ne serait pas seulement dû aux détournements conscients de notre attention par le téléphone, mais à leur fréquence. «Toutes les sollicitations venant des dispositifs captent notre attention et la dérive de ce qu'on fait», souligne Catherine Lejealle.

Photos souvenirs

En vacances ou en soirée, le smartphone est dégainé par 82% des Français·es pour immortaliser le moment présent. «C'est comme si ce qui n'était pas documenté n'existait pas», observe la sociologue. Seulement voilà, une fois l'instant photographié comme un trophée, il est immédiatement classé parmi des milliers d'autres clichés, puis vite oublié.

Dans son étude «Point-and-shoot memories», Linda Henkel analyse le souvenir que l'on garde de ce que l'on photographie avec son portable. Elle s'est aperçue que lors d'une visite dans un musée, plus les personnes photographiaient les objets, moins elles s'en souvenaient, sauf si elles zoomaient sur des détails.

En archivant à outrance les moments de nos vies, non seulement on ne les vivrait pas pleinement, mais on aurait aussi tendance à moins s'en rappeler.

Les photos prises sans modération reflètent des moments orchestrés où l'on prend savamment la pose pour être à son avantage. En plus d'être réduits, nos souvenirs sont alors souvent très éloignés de la réalité.

Linda Henkel ajoute qu'au lieu de chercher dans leur mémoire le souvenir d'un événement, les mobinautes auraient tendance à se tourner vers la pellicule de leur portable.

Déléguée aux technologies et aux archives numériques, notre mémoire deviendrait moins performante. «Lorsqu'on se repose sur la technologie pour se souvenir –en comptant sur l'appareil photo pour saisir l'instant–, nous transférons le travail de notre mémoire vers un appareil de stockage externe», racontait la chercheuse à Libération.

Ces hypothèses font écho à plusieurs travaux de recherche sur les effets de Google sur la mémoire, qui révèlent que lorsque nous savons que nous pouvons facilement obtenir une information sur notre ordinateur, nous aurions tendance à ne plus nous en souvenir.

Génération nomophobe

Les scientifiques à l'origine de l'étude sur le «brain drain» parlent également d'un impact des smartphones sur la mémoire, en particulier sur la mémoire de travail (dite à court terme) et sur l'intelligence fluide (la capacité d'analyse et de raisonnement).

«La mémoire, ou plutôt les différents systèmes de mémoires devrait-on dire, ce sont des processus complexes qui dépendent de très nombreux facteurs, nuance Alexandra Gros. Nous n'avons pas encore assez de recul sur l'utilisation des smartphones pour faire de telles généralités sur les performances de notre mémoire en général, et notamment sur la mémoire à très long terme ou sur la mémoire épisodique, bien que l'impact sur l'attention et la mémoire de travail reste bien réel.»

Pour la spécialiste, l'abus d'utilisation des smartphones serait davantage en cause que les smartphones en eux-mêmes. «Lorsqu'ils sont bien utilisés, ils ne sont pas forcément néfastes et peuvent même être des outils d'apprentissage», fait-elle remarquer.

Scientifiquement, rien ne prouve encore qu'à long terme, l'utilisation excessive des smartphones pourrait engendrer des effets sur le cerveau ou la mémoire des adultes. Mais la nomophobie, soit la peur d'être séparé·e de son portable, est quant à elle bien réelle.

Pour s'en débarrasser, si placer son téléphone face cachée reste vain, la meilleure solution semble être de réguler ses propres usages. Les scientifiques à l'origine de la théorie du «brain drain» conseillent par exemple «des périodes de séparation définies et sanctuarisées» susceptibles de «permettre aux utilisateurs d'être plus performants».

«On pourrait tous se ménager, concède pour sa part Catherine Lejealle. Il faut se forcer à noter ses priorités et urgences personnelles. Sinon, on passe sa journée à répondre aux urgences et priorités des autres.»

Comble de l'ironie, des applications mobiles existent pour réduire le temps passé... sur son smartphone. Sur iPhone, la fonctionnalité «temps d'écran» révèle le temps passé sur son portable et offre la possibilité de se fixer des limites d'usage.

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