Le mal a un visage, ou plutôt plusieurs. | Via Bellingcat
Le mal a un visage, ou plutôt plusieurs. | Via Bellingcat

Les tueurs à distance qui guident les missiles russes en Ukraine

Grâce à Bellingcat, on sait qui fait le sale boulot.

Étant donné son caractère (littéralement) explosif, la nouvelle fait grand bruit dans les chancelleries et médias du monde entier, tout en provoquant quelques sueurs congelées chez celles et ceux qui craignent la survenue soudaine d'une apocalypse nucléaire.

Le mardi 15 novembre en fin de journée, les médias polonais locaux, nationaux, puis ceux du monde entier rapportaient, à l'issue d'une dense campagne de tirs de missiles russes sur l'Ukraine, qu'un projectile «très probablement de fabrication russe» aurait pu «s'égarer». Une chose est sûre à ce stade: il est tombé à 15h40 sur le village Przewodów, du côté polonais de la frontière entre les deux nations, causant deux décès.

La Pologne étant membre de plein droit de l'OTAN, et cette organisation étant notamment basée sur le principe du «un pour tous, tous pour un» (le fameux article 5 de la charte), beaucoup craignent un débordement de la guerre lancée par Moscou contre l'Ukraine vers l'Ouest et vers des précipices internationaux dont nul ne connaît les véritables profondeurs.

Sur les réseaux sociaux, nombre de commentateurs ont immédiatement pointé la responsabilité directe de Moscou dans cette horreur tombée du ciel. Plus prudents, mais notant que la Russie est, quoi qu'il en soit, seule responsable de la guerre qu'elle a engagée, d'autres attendaient qu'une identification formelle des débris de projectiles retrouvés en Pologne soit possible avant de tirer de quelconques conclusions.

Les données issues du suivi effectué par un avion de surveillance de l'OTAN volant à proximité seront très sûrement, à ce titre, utiles à la bonne compréhension des choses.

Dans la soirée, le président polonais Andrzej Duda indiquait aux journalistes que le projectile était «très probablement de fabrication russe», sans toutefois accuser un tir direct de Moscou, volontaire ou involontaire, sur son pays. Il pourrait en effet aussi s'agir d'un engin ukrainien de défense aérienne ayant mal fonctionné, possiblement de type S-300.

Un peu plus tard, le président américain Joe Biden se montrait d'ailleurs lui-même prudent, expliquant que les renseignements préliminaires rendaient improbable la thèse d'un missile tiré depuis la Russie.

Une chose est certaine: l'événement n'a été que la conclusion de l'une des plus vastes et brutales journées de tirs de projectiles russes sur l'ensemble des villes et territoires l'Ukraine.

Ce sont ainsi plus d'une centaine de missiles –des Kalibr 3M-14, tirés depuis la mer, des Kh-101 ou des R-500, version «de croisière» du fameux Iskander–, ainsi que quelques drones kamikazes iraniens qui ont frappé l'Ukraine.

Là encore, quelques heures seulement après que le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déroulé, lors du G20 se tenant à Bali, les conditions d'une éventuelle paix avec la Russie, des infrastructures énergétiques et des bâtiments civils ont été visés partout en Ukraine, plongeant la capitale Kiev dans le noir et privant des millions de foyers d'électricité.

Des cibles n'ayant rien de militaires pour la Russie, mais qui sont clairement destinés à faire ployer le moral de la population ukrainienne, alors que l'hiver et son froid mordant commencent à s'installer sur la région. Des frappes qui pourraient donc constituer de probables crimes de guerre.

Du sang sur le code

Or, qui dit crimes dit criminels auxquels la justice humaine pourrait un jour s'intéresser. Encore faut-il, mis à part les responsables politiques russes évidents, identifier qui ils sont. C'est, après plusieurs mois d'une enquête aussi minutieuse que passionnante, ce qu'a réussi à faire le site d'investigation Bellingcat.

Fin octobre, le média (appuyé par le travail de The Insider et du Spiegel) publiait ainsi l'organigramme des hommes et des femmes qui, au sein des forces armées russes, étaient chargés de la délicate tâche de programmer les trajectoires de vol des missiles que le pays lance par centaines sur son voisin, causant des centaines de morts civiles et des dégâts matériels considérables.

Mettant la main sur quelques documents précieux et le témoignage anonyme de l'une de ces personnes, ainsi que sur des quantités astronomiques de données obtenues sous le manteau et notamment relatives aux communications téléphoniques de ces petites mains de l'horreur aéroportée, Christo Grozev et ses confrères ont ainsi pu mener un travail d'analyse d'une grande intelligence pour déterminer qui fait quoi, quand et sous les ordres de qui.

«Le groupe, qui travaille depuis deux endroits –l'un au ministère de la Défense à Moscou, l'autre à l'amirauté de Saint-Petersbourg– est profondément caché dans le vaste Centre général de calcul informatique de l'état-major [Main Computation Centre of the General Staff en anglais, ndlr], souvent abrégé ГВЦ (GVC)», est-il ainsi écrit dans l'article de Bellingcat.

Le média a pu déterminer qui, au sein de cette très discrète officine rarement mentionnée dans les documents officiels du Kremlin, était responsable des programmateurs et programmatrices des plans de vol des missiles russes.

Placé sous les ordres du major-général Robert Baranov, un homme semble coordonner les efforts de trois équipes distinctes de programmateurs, chacune chargée de plancher sur les cibles d'un type de missile (Kalibr, R-500 et Kh-101).

L'homme en question est le lieutenant-colonel Igor Bagnyuk, dont l'activité téléphonique avec chacune de ces équipes a connu une accélération autour de chacune des grandes campagnes de bombardement de l'année. Des schémas et motifs récurrents de communication ont ainsi été détectés par les équipes de Bellingcat, permettant de préciser l'organigramme de l'ensemble des équipes du GVC.

En outre, des données permettant de borner les téléphones des personnes concernées, du sommet à la base, semblent confirmer la présence de ces hommes et femmes dans leurs bureaux officiels respectifs, en amont puis lors des opérations de bombardement menées en Ukraine.

Le travail de Bellingcat s'est également concentré sur des photos, notamment celle du groupe fournie par l'informateur anonyme du média, sur les profils VK des personnes étudiées, faisant parfois appel à des systèmes de reconnaissance faciale, utilisés dans d'autres enquêtes liées à la guerre.

Bellingcat a même pu dessiner de vagues portraits ou encore découvrir de curieux détails sur certains de ces militaires. Ainsi, on apprend qu'Igor Bagnyuk est un numismate passionné et –ses supérieurs ont sans doute été ravis de le découvrir– qu'il semble (aussi) passer beaucoup de temps au téléphone avec des vendeurs ou sur des sites d'enchères en ligne. Y compris quelques minutes avant le lancement d'une attaque mortelle sur des civils ukrainiens.

Plutôt jeunes, les personnes sous ses ordres ont parfois été formées au sein de l'armée, mais viennent pour certaines d'entre elles de la société civile, et ont de l'expérience dans des domaines aussi divers que la banque, l'industrie pharmaceutique ou le jeu vidéo.

Contactés, la plupart de ces tueurs froids et distants ont nié avoir un quelconque rapport avec l'armée russe. Et ce malgré les photos dont Bellingcat dispose, les montrant en groupe et en uniforme, l'insigne du GVC bien en évidence.

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