Un soldat russe dans une station électrique de Chtchastia, bien vivant celui-ci. | Alexander Nemenov / AFP
Un soldat russe dans une station électrique de Chtchastia, bien vivant celui-ci. | Alexander Nemenov / AFP

L'Ukraine scanne les visages de soldats russes morts pour prévenir leurs mères

Une propagande maligne mais contestable, effectuée grâce au sulfureux Clearview AI.

Selon le Washington Post, qui consacre un article saisissant à cette terrible nouveauté de la guerre, les autorités ukrainiennes –appuyées par une armée informatique officielle ou plus informelle– auraient scanné les visages de 8.600 soldats russes morts ou capturés depuis le début de l'invasion russe, avec l'aide du sulfureux logiciel de reconnaissance faciale Clearview AI, afin de les identifier.

L'un des objectifs premiers de cette campagne médico-légale et technologique d'un nouveau genre est terrible: faire ce que l'armée russe elle-même ne fait pas toujours en retrouvant l'identité d'un cadavre pour ensuite informer sa famille, en Russie, de son décès.

En jetant ainsi une lumière crue et directe sur les morts d'une guerre qui ne dit pas son nom, l'Ukraine espère faire germer, de famille en famille, les graines d'un début de révolte contre un État qui tient à ce que les conséquences de ses décisions ne nourrissent aucune discussion dans le débat public.

«De la guerre psychologique classique», commente au Post Stephanie Hare, spécialiste en technologies de surveillance. Qui met pourtant en garde: cette forme de propagande ukrainienne pourrait lui jouer de mauvais tours, et avoir un effet inverse de celui escompté.

«Si des militaires russes faisaient cela à des mères ukrainiennes, on pourrait penser: “Oh mon Dieu, quelle barbarie!” Et cela fonctionne-t-il vraiment? Ou est-ce que ça leur fait penser: “Regardez ces Ukrainiens sans foi ni loi, ce qu'ils font à nos garçons”?», demande-t-elle.

L'IT Army ukrainienne a récemment mis en ligne ce qu'elle dit être l'une de ces conversations avec la famille d'un soldat russe mort au combat. Des photos du visage ensanglanté dudit militaire sont envoyées. «C'est Photoshop! Ça ne peut pas être vrai», est-il répondu côté russe. Ce à quoi l'opérateur ukrainien rétorque: «C'est ce qui se passe quand on envoie des gens à la guerre.»

Le Post rapporte d'autres conversations de ce genre. Des réponses incrédules, des familles éplorées, d'autres énervées par la méthode employée par les Ukrainiens: que ce type de propagande fonctionne ou non, la méthode est effectivement d'une grande brutalité pour les personnes apprenant aussi crûment la mort de l'un de leurs proches, et l'on comprend aisément quels nouveaux incendies elle pourrait alimenter entre les deux peuples.

Intelligence artificielle, mort réelle

Ravi de la publicité que cette guerre apporte à un produit qu'il cherche à vendre aux autorités du monde entier, le PDG de Clearview AI, Hoan Ton-That, ne manque pas d'enthousiasme dans ses réponses au Washington Post.

Selon lui, 340 officiels dans les administrations ukrainiennes peuvent utiliser son outil gratuitement, certains via une application, directement sur le champ de bataille. Des formations ont été et continuent d'être organisées à distance, via Zoom, pour les policiers et militaires qui auraient besoin d'avoir accès à la plateforme.

Clearview AI est célèbre pour la manière pour le moins cavalière dont elle a aspiré en secret, sur les réseaux sociaux notamment, des milliards de photos, profils et données personnelles de quidams pour alimenter sa base de données.

Celle-ci serait particulièrement efficace dans le cas ukrainien, pour une raison simple: 10% des 20 milliards de photos dont la plateforme disposerait pour entraîner ses algorithmes de reconnaissance faciale seraient issues de VK, une plateforme très populaire en Russie.

Détail morbide: le système de Clearview serait tout aussi efficace sur les morts que sur les personnes vivantes, même sur les visages rigidifiés par la mort et déformés par les blessures. Le scan de la face d'un homme aurait ainsi directement renvoyé vers son profil VK, où il se tient debout sur une plage, et montre son intérêt pour la pêche et les barbecues.

Mais Clearview AI n'est pas uniquement utilisé pour identifier les morts. Outre sa probable utilisation dans l'enquête en cours sur les crimes commis par l'armée russe à Boutcha, le système est sollicité par les autorités ukrainiennes pour mettre un nom sur le visage des militaires vus sur des vidéos de surveillance en train de piller magasins ou maisons de particuliers, et ainsi les retrouver.

Beaucoup ont recouru aux services postaux biélorusses pour envoyer le fruit de leurs rapines à la maison. Avec semble-t-il le succès incertain des voleurs qui se font voler, puisque selon Mediazona, deux tiers des colis auraient été interceptés en cours de route par d'indélicats chapardeurs de chapardeurs.

Clearview AI est également utilisé par les officiels ukrainiens sur le terrain pour débusquer d'éventuels espions, saboteurs ou fuyards tentant de se mêler aux flots de réfugiés. C'est un autre des dangers de la mise en œuvre d'une telle technologie dans un pays en guerre, et pas des moindres: on sait que la reconnaissance faciale est très loin d'être un outil parfait et que les erreurs sont courantes. La vie ou la mort, ou au minimum de sérieux troubles, peuvent ainsi se jouer sur une mauvaise ressemblance.

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